Par Célia Mebroukine
Enquête de Célia Mebroukine avec Romain Lima
à Berlin
Publié le 17 février 2017

Tous les mer­cre­dis soir depuis une quin­zaine d’années, Jan offre bières et dîner sur le pouce à tous ceux qui fran­chissent la porte vitrée de son hackers­pace. Ce qua­dra­gé­naire en pull à capuche, jean large et bas­kets, tra­vaille et vit dans ce lieu de ren­contre et de col­la­bo­ra­tion pri­sé de la com­mu­nau­té des hackers de Berlin.

Les hackers, ces concep­teurs et pro­gram­meurs d’ordinateurs et de machines en tous genres, « consi­dèrent l’informatique comme la chose la plus impor­tante au monde », selon les mots de Steven Levy dans son livre « Hackers, Heroes of the Computer Revolution » (1984, Dell Publishing, tra­duit en fran­çais). Et leur quo­ti­dien est en réa­li­té loin de tous les fan­tasmes : oubliez la péné­tra­tion illé­gale de sys­tèmes infor­ma­tiques, ces pas­sion­nés passent plu­tôt des heures à bidouiller et bri­co­ler des machines dans le but d’améliorer leurs per­for­mances. Propulsés sur le devant de la scène média­tique depuis les révé­la­tions de Wikileaks en 2010, la grande majo­ri­té d’entre eux n’ont cepen­dant aucun lien avec une orga­ni­sa­tion poli­tique ou un col­lec­tif d’activistes tel qu’Anonymous.

L’intérieur du hackers­pace de Jan.

La col­la­bo­ra­tion et le par­tage sont deux des prin­ci­paux piliers de la culture du hacking. Les hackers­paces deviennent des lieux indis­pen­sables à la péren­ni­té de la com­mu­nau­té. Le site Hackerspaces, qui réper­to­rie les hackers­paces dans toutes les grandes villes du monde, compte une ving­taine d’espaces col­la­bo­ra­tifs de ce genre à Berlin.

L’étroit deux-pièces tra­ver­sant dans lequel Jan nous accueille inves­tit le rez-de-chaussée d’un immeuble dans le quar­tier du Mitte, cœur his­to­rique de la capi­tale alle­mande. Les murs de la pièce prin­ci­pale, qui sert à la fois d’atelier, de cui­sine et de bar, sont recou­verts d’écrans d’ordinateurs, de câbles infor­ma­tiques, de cla­viers et d’outils de bri­co­lage. A l’arrière, un esca­lier déro­bé mène à une minus­cule chambre d’appoint. Au sous-sol, une cave au pla­fond bas accueille les invi­tés dans une ambiance confi­née avec pla­tines, vinyles et can­na­bis.

Jan créé son entre­prise de fabri­ca­tion et loca­tion d’imprimantes 3D en 2006. Sourire en coin, il lance: « Je ne regrette pas de l’avoir fait, mais je ne conseille­rais ça à per­sonne. » Il explique les contraintes de la ges­tion d’entreprise, très dif­fé­rente de l’esprit du hacking, mais éga­le­ment la néces­si­té de « payer les fac­tures, » de plus en plus éle­vées.

« Une cour de récré pour adultes »

Le faible coût de la vie est deve­nu la pre­mière vic­time de l’attractivité de la capi­tale alle­mande. Jan s’est ins­tal­lé dans cet espace aty­pique pour une bou­chée de pain au début des années 2000, pro­fi­tant des faibles prix de l’immobilier. C’était une décen­nie après la réuni­fi­ca­tion, date de nais­sance sym­bo­lique de la scène ber­li­noise du hacking.

Après la chute du Mur en 1989, l’est de la ville est déser­té et de nom­breux immeubles sont lais­sés à l’abandon. « Berlin a été une géante cour de récré pour adultes, notam­ment pour ceux atti­rés par la tech­no­lo­gie et par la pop-culture, » explique Markus Beckedahl, hacker et jour­na­liste. Les loge­ments inha­bi­tés sont rapi­de­ment occu­pés par de jeunes hackers venant d’Allemagne et de l’étranger, avides de grands espaces où créer et col­la­bo­rer.

C’est dans ce contexte que naît l’emblématique c-base, une réplique gran­deur nature d’une sta­tion spa­tiale et réfé­rence mon­diale dans la culture mon­diale du hacking. « On accueille et recrute régu­liè­re­ment des hackers ori­gi­naires du monde entier, » raconte Chaos, un hacker d’une ving­taine d’années, au visage aqui­lin entou­rés de longs che­veux blonds et membre de la c-base. Fondé en 1995, cet espace de col­la­bo­ra­tion de plu­sieurs cen­taines de mètres car­ré sur deux étages compte 450 membres qui s’acquittent tous les mois d’une somme mini­mum de 17 euros. « La c-base n’aurait pas été pos­sible sans toutes les oppor­tu­ni­tés » liées à la réuni­fi­ca­tion, explique Markus Beckedahl.

L’entrée de la c-base.

Cette asso­cia­tion accueille dif­fé­rents types d’évènements qui touchent de près ou de loin à la culture hacker : des rendez-vous d’habitués autour du sys­tème d’exploitation Ubuntu, des cryp­to­par­ties ouvertes à tous pour apprendre à pro­té­ger ses don­nées ou encore des dif­fu­sions de films sur la culture hacker. Les évè­ne­ments les plus popu­laires res­tent cepen­dant les confé­rences sur la sur­veillance et la pro­tec­tion des don­nées, vieilles obses­sions alle­mandes depuis les années 1980. Elles ras­semblent tous les mois une cen­taine d’initiés et pro­fanes se mélangent dans la pièce prin­ci­pale de la sta­tion.

Attachement profond à la protection des données

C’est pré­ci­sé­ment dans les années 1980 que la République Fédérale d’Allemagne (RFA, Allemagne de l’Ouest) a posé les bases d’un sys­tème juri­dique très pro­tec­teur des don­nées per­son­nelles. « Plusieurs géné­ra­tions d’Allemands savent encore aujourd’hui ce que signi­fie la sur­veillance et à quel point elle met en dan­ger la démo­cra­tie » explique Stephan Humer, socio­logue spé­cia­liste de l’Internet. Le pays reste mar­qué par la sur­veillance de masse du IIIème Reich, qui tenait notam­ment des bases de don­nées pré­cises sur les Juifs du pays. Plus récem­ment, la Stasi, minis­tère en charge de la sécu­ri­té inté­rieure en République démo­cra­tique d’Allemagne (RDA, Allemagne de l’Est), ins­tal­lait de façon presque sys­té­ma­tique des dis­po­si­tifs d’écoute chez les oppo­sants du régime.

En 1977, une pre­mière loi inter­dit en RFA « le sto­ckage, la trans­mis­sion, la modi­fi­ca­tion ou la sup­pres­sion abu­sive des don­nées per­son­nelles. » Elle est com­plé­tée en 1983 par une déci­sion de la Cour Suprême alle­mande qui intro­duit un droit fon­da­men­tal de chaque indi­vi­du à un contrôle total sur l’utilisation de ses don­nées per­son­nelles.

Le mou­ve­ment pour la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles est lan­cé et por­té par la com­mu­nau­té des hackers au sein du Chaos Computer Club (CCC). Créée à Berlin en 1981, cette asso­cia­tion de hackers compte aujourd’hui un mil­lier de membres actifs à tra­vers le pays. Son ancien­ne­té et son impli­ca­tion dans la vie poli­tique alle­mande sur les sujets liés à l’informatique et à Internet en fait une réfé­rence dans le lob­bying pour les liber­tés numé­riques en Europe. La confé­rence annuelle du CCC, le Chaos Communication Congress, ras­semble chaque année entre 10 et 15.000 per­sonnes en pro­ve­nance du monde entier, sou­cieuses de faire avan­cer les débats sur la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles.

Main dans la main ou face à face?

Le Chaos Computer Club s’impose natu­rel­le­ment comme un inter­lo­cu­teur pri­vi­lé­gié pour la jus­tice et le gou­ver­ne­ment alle­mands. Sa doc­trine se fonde sur le code d’éthique des hackers décrit par Steven Levy en 1984. Le code décrit six prin­cipes qui font du hacker un acteur du bien com­mun et du hacking une forme d’art.

  1. L’accès aux ordi­na­teurs — ain­si que tout ce qui peut per­mettre de com­prendre com­ment le monde fonc­tionne — doit être uni­ver­sel et sans limi­ta­tions. Il ne faut pas hési­ter à se retrous­ser les manches pour sur­mon­ter les dif­fi­cul­tés.
  2. Toute infor­ma­tion doit être libre.
  3. Se méfier de l’autorité — encou­ra­ger la décen­tra­li­sa­tion.
  4. Les hackers doivent être jugés selon leurs hacks, et non selon de faux cri­tères comme les diplômes, l’âge, l’origine eth­nique ou le rang social.
  5. On peut créer l’art et le beau à l’aide d’un ordi­na­teur.
  6. Les ordi­na­teurs peuvent amé­lio­rer notre vie.

Garant de ces prin­cipes et plus lar­ge­ment de la pro­tec­tion des don­nées per­son­nelles et des liber­tés numé­riques, le CCC est régu­liè­re­ment man­da­té pour des exper­tises sur la fai­sa­bi­li­té et péren­ni­té des lois régu­lant l’Internet en Allemagne. Cette inté­gra­tion ori­gi­nale au débat public détonne avec la posi­tion sou­vent mar­gi­nale des asso­cia­tions de hackers dans d’autres pays euro­péens.

Un débat public qui va jusqu’à enva­hir Internet. En juillet 2015, Markus Beckedhal découvre que des mil­liers de twit­tos alle­mands se mobi­lisent contre l’ouverture d’une infor­ma­tion judi­ciaire pour tra­hi­son, contre lui et son col­lègue de Netzpolitik, Andre Meister. Les deux jour­na­listes, spé­cia­li­sés dans la pro­tec­tion des don­nées et la lutte contre la sur­veillance, sont soup­çon­nés d’avoir publié des docu­ments clas­sés confi­den­tiels.

Markus Beckedahl, fon­da­teur de Netzpolitik.

La polé­mique enfle rapi­de­ment. Netzpolitik.org, média fon­dé par Markus Beckedahl à Berlin en 2003, est mas­si­ve­ment sou­te­nu sur tous les réseaux sociaux avec le hash­tag #lan­des­ver­rat (#tra­hi­son). Au même titre qu’une mul­ti­tude d’autres médias digi­taux, Netzpolitik fait figure de bras jour­na­lis­tique de la scène ber­li­noise du hacking et béné­fi­cient d’une sérieuse légi­ti­mi­té auprès de la popu­la­tion alle­mande. Entouré d’une équipe édi­to­riale de dix hackers, tous proches du CCC et de la c-base, Beckedahl affirme : « Le hacking, c’est nos racines, notre com­mu­nau­té. » Les charges sont aban­don­nées en août mais les pro­ta­go­nistes déclarent avoir des rai­sons de croire qu’ils ont été sur­veillés par la police pen­dant l’information judi­ciaire.

La crise de la trentaine ?

En 2013, les révé­la­tions d’Edward Snowden avaient déjà réveillé le doute sur les pra­tiques de sur­veillance de masse. Et les effets sur Berlin s’étaient rapi­de­ment fait res­sen­tir : la com­mu­nau­té ber­li­noise des hackers s’était alors éten­due et la capi­tale alle­mande avait accueilli des figures emblé­ma­tiques de la lutte contre la sur­veillance comme l’activiste Jacob Appelbaum ou la jour­na­liste et réa­li­sa­trice Laura Poitras.

Quatre ans plus tard, les effets posi­tifs de l’affaire Snowden s’affaiblissent. Augmentation du coût de la vie, soup­çons de sur­veillance de l’Etat, lutte contre le ter­ro­risme et mon­tée des popu­lismes sont autant de fac­teurs qui affectent le quo­ti­dien des hackers ber­li­nois.

Mais ceux-ci sont désor­mais pro­prié­taires de leurs espaces de col­la­bo­ra­tion et gèrent des asso­cia­tions influentes. « C’est moins facile que dans les années 1990 certes, mais les hackers ber­li­nois n’ont jamais été aus­si légi­times et pro­fes­sion­nels qu’aujourd’hui, » nuance Stephan Humer.

Pour Markus Beckedahl, l’environnement a chan­gé mais Berlin reste le seul para­dis euro­péen des hackers. Aux hackers qui auraient peur de voir leur culture dis­pa­raître, il rap­pelle : « Berlin n’a que vingt-sept ans. »

Travail enca­dré par Cédric Rouquette