Par Justine Frayssinet
Enquête de Justine Frayssinet et Sarah Duhieu
A Berlin et Fürstenberg
Publié le 17 février 2017

Défoncer une porte. Pénétrer dans une cave. Brancher un sound system de mauvaise qualité. Et rester là des jours, des nuits entières, à faire la fête. Ainsi va la nuit berlinoise à la fin des années 1980. À la chute du Mur, Berlin devient l’épicentre d’une rébellion. Cette révolution a pour bande son une musique dure, simple, quasi-hypnotique : la techno. Le mot est apparu pour la première fois à Detroit (Etats-Unis), en 1984, pour baptiser un morceau : Techno City. L’atmosphère dissidente et prolifique du Berlin de la chute du Mur consacre la ville comme terre promise des technophiles du monde entier. Trente ans plus tard, elle l’est restée, mais la furieuse dynamique des débuts s’est dissipée et le son techno est devenu difficile à réinventer. L’histoire de la techno à Berlin s’écrit depuis 89. Le jour ou la nuit. Souvent les deux. 

L’année zéro

Dans le Berlin de novembre 1989, de part et d’autre du mur fraîchement éventré, les immeubles abandonnés et les friches industrielles prolifèrent. Chaque semaine, sur la station de radio publique Radio 4U, la DJ Monika Dietl anime une émission nocturne qui crache des mix de acid house, genre électronique et dansant caractéristique des rave parties (rassemblements underground organisés dans des lieux déserts). Ce programme donne le pouls d’une vie nocturne effervescente.

La population qui fréquente ces raves est jeune (la vingtaine), venue de toute l’Allemagne, et galvanisée par les nouvelles libertés qui s’offrent à elle. « Pour les jeunes, il s’agissait de reconquérir des espaces, explique Tobias Rapp, journaliste au quotidien allemand Der Spiegel et auteur de Lost and Sound : Berlin, Techno und der Easyjetset (2009, Suhrkamp paperback). Une fois reconquis, il fallait les remplir avec quelque chose. Ça a été la musique. » Tout est alors illégal, expérimental, totalement improvisé. Les médias se passionnent pour Berlin, redevenue capitale de l’Allemagne. La ville devient progressivement un véritable aimant à DJs et à touristes.

Tobias Rapp, journaliste à Der Spiegel. Crédits : Justine Frayssinet

Tanith est l’un des premiers DJ à bidouiller des petits boutons pour créer du son, dans des caves exiguës du quartier de Kreuzberg. « On avait besoin de dépasser les considérations du quotidien, explique t-il. On cherchait à se concentrer sur la musique afin d’expérimenter quelque chose de nouveau. Et les drogues faisaient partie du processus. Toutes les drogues ». Surtout des psychotropes et des amphétamines : ecstasy, MDMA, cocaïne, LSD. Tanith mixe à l’UFO, le tout premier club techno berlinois né en 1988, avec ses dreadlocks en bataille, son veston camouflage et ses piercings. Il électrise une foule dopée au speed, amphétamine largement présente dans la nuit berlinoise. Les policiers de la ville ont mieux à faire que de courir après les dealers. « C’était l’anarchie dans la ville, il n’y avait pas de lois. On pouvait faire tout ce que l’on voulait. »

Depuis le début des années 2000, les jeunes touristes peuvent venir à Berlin plus facilement, grâce à Easyjet. À partir de 2010, ils peuvent y rester plus longtemps, grâce à Airbnb. Une génération de “teufeurs“ émerge. Tobias Rapp les appelle les “easyjetsetteurs“. Les technophiles investissent la ville dès le jeudi soir, pour traîner dans les clubs jusqu’au lundi matin. En 2013, Berlin accueille 11,3 millions de visiteurs, d’après les chiffres de l’office statistique régional. Le tourisme y est bien plus dynamique que dans le reste de l’Allemagne.

L’Eldorado de la techno

Le son techno s’est popularisé dans le monde entier, mais il reste la spécialité de la capitale. Les ondes hertziennes des années 1990 ont été remplacées par Soundcloud, la plateforme d’écoute musicale en ligne made in Berlin, qui diffuse le son de la capitale allemande dans le monde entier. Facebook s’occupe de recracher un amas d’évènements. Chaque semaine, chaque soir, chaque jour, tout le temps, des milliers d’amateurs de techno se pressent aux portes de clubs mythiques, le Berghain et le Tresor en tête de liste. Ils ont (officiellement) entre 18 ans et la soixantaine bien entamée et sont invariablement vêtus de noir. Ces technophiles s’organisent en petits groupes et patientent pendant des heures pour tenter de pénétrer ces fiefs avec, dans leurs poches, quelques cachetons pour décoller.

Comme dans les années 1990, Berlin reste l’Eldorado de nombreux jeunes DJ. Ils viennent ici pour tenter leur chance. Tout se passe encore dans la capitale, même si elle devenue moins accueillante. « Je dirais que 90% des jeunes qui viennent ici pour percer dans la techno s’égarent en chemin, se perdent dans la nuit, confie Tanith. Ceux qui viennent d’ailleurs, pour tenter de construire quelque chose ici, échouent la plupart du temps. Parce que dans ce monde-là, vous avez besoin de votre réseau, de connexions, partout ».

Ici, plus un artiste est mainstream (« grand public »), moins il est berlinois. « À Berlin, le succès, c’est suspect, explique également Tobias Rapp. Une Madonna n’émergera jamais de cette ville, jamais. Car ce n’est pas son esprit. » Pour Tanith, cette sélection naturelle est indispensable pour préserver l’esprit originel de la musique techno.

Dimitri Hegemann a co-fondé le Tresor en 1990. C’est l’un des derniers clubs survivants des années 1990. Autrefois situé dans la salle des coffres d’une banque de Potsdamer Platz, le club accueille désormais les fêtards dans un bâtiment industriel monumental de la Köpenicker Straße, à Kreuzberg. Pour lui, la promotion de nouveaux artistes permet justement de préserver l’essence de cette musique. « Environ une centaine de DJ mixent au Tresor chaque mois, explique t-il. Nous essayons de soutenir cette nouvelle génération afin d’amener un peu de fraîcheur ».

Dimitri Hegemann, co-fondateur du Tresor. Crédits : Annette Katharina Ochs.

Au début des années 2000, l’avènement de la deep house (style plus profond et mélodique) comme nouveau sous-genre musical à la mode, créé une grande rupture sur la scène techno berlinoise. Les fêtes s’extirpent des sous-sols encrassés pour renaître en plein air. Le Bar 25, au bord de la Spree, devient le fief d’une nouvelle mouvance. Cette rupture explique la grande différence entre la techno des années 1990 et les techno d’aujourd’hui. Cette musique est devenue très codifiée et catégorisée en sous-genres bien définis : minimal techno, techno industrielle, acid techno, hardtechno, etc. Il n’y plus de place pour l’improvisation.

Les sonorités de ce morceau du groupe Chris Liberator & The Geezer est caractéristique de la acid techno :

Ce son, du DJ français Olivier Raymond AKA Oxia, appartient au sous-genre de la minimal techno :

Manu le Malin, un DJ français, pour la hardcore techno :

Le DJ britannique Perc, qui a remixé ce morceau, appartient au sous-genre de la techno industrielle :

Une génération vieillissante

« La techno à Berlin, c’est devenu une grande compétition », estime Dimitri Hegemann. Pour la jeune génération de DJ qui évoluent (ou tentent d’évoluer) à Berlin, l’exemple des artistes des années 1990 est omniprésent et inévitable. Certains, comme Ellen Allien (48 ans), Dr. Motte (56 ans), Moritz von Oswald (55 ans) se produisent encore sur la scène nocturne berlinoise. Des évènements old school, à la gloire de ces “pères fondateurs“ de la techno, sont régulièrement organisés dans la capitale.

Les soirées Tekknozid en font partie. Elles ont été créées en 1989. Au début, elles consistaient en des rave parties organisées dans des friches industrielles de Berlin-Est. Des DJ, dont Tanith, diffusent un son mêlant techno et acid house. Désormais, elles se déroulent environ tous les six mois et attirent un public éclectique, où se mêlent quarantenaires fancy et jeunots avertis. La prochaine a lieu ce samedi au Griessmuehle, un célèbre club techno de la ville. « Berlin est la seule ville où l’on peut encore écouter ce genre de sons, explique Alexandre, 41 ans, dirigeant d’une start-up à Cologne. Je sors ici principalement pour cela, la musique. »

Les jeunes artistes échantillonnent régulièrement des sons incontournables de la techno des années 1990. C’est une manière pour eux de créer une connexion avec une génération antérieure, de revendiquer un héritage. « La techno, c’est comme ces poèmes japonais, les Haikus, estime pourtant Tobias Rapp, de Der Spiegel. C’est simplissime mais il y a des milliers de possibilités ».

« À Berlin comme ailleurs, la techno d’aujourd’hui puise dans celle des années 90, estime Tehotu Amaru, DJ français évoluant à Berlin. La génération 1990 est plus un moteur d’idées qu’un poids. Comme disait le peintre Basquiat, personne n’est jamais tout à fait original. »

Le DJ Mijk Van Dijk s’est mis à la techno en 1982. Comme Tanith, il participe régulièrement aux soirées Tekknozid. Pour lui, il y a de la place pour tout le monde. « À la fin, à Berlin, c’est toujours la musique qui prime. Si les jeunes artistes reprennent de vieux sons et de vieilles images pour créer une connexion entre la techno berlinoise d’aujourd’hui et celle d’avant, qu’importe. Si ça marche pour eux, alors pourquoi pas ? ».

Mijk van Dijk, dans son studio. Crédits : Justine Frayssinet

Depuis 1989, beaucoup de choses ont changé à Berlin. Aux portes des clubs, les vieux cadenas rouillés ont été remplacés par de solides videurs. Les technophiles n’investissent plus nécessairement des caves encrassées, au plafond bas, mais également d’immenses terrains de jeu à ciel ouverts, au bord de la Spree. Et les caissons de basse de mauvaise qualité ont été remplacés par quelques-un des meilleurs sound systems du monde.

Dans les années 1990, beaucoup de jeunes Allemands ont élu refuge à Berlin pour ne pas avoir à effectuer leur service militaire. « Une contre-culture alternative s’est ainsi développée, portée par cette foule de jeunes créatifs, explique Tobias Rapp. Berlin était un rêve, une île. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. »

Travail encadré par Cédric Rouquette, Hélène Kohl, David Philippot et Lise Jolly.