Par Victoire Chevreul
Enquête réa­li­sée par Ugo Marseille et Victoire Chevreul
A Berlin
Publié le 17 février 2017

A quelques pas de la gare cen­trale de Berlin, un sho­wroom un peu spé­cial a pignon sur rue. En devan­ture, un pos­ter « Die Rekruten ! » (« Les recrues ») trône devant les maquettes de navires et équi­pe­ments mili­taires qui meublent la bou­tique.  La Bundeswehr a ins­tal­lé son spot d’information dans ce coin très cen­tral de la capi­tale. L’objectif : « dis­cu­ter plus faci­le­ment avec les citoyens », affirme le Lieutenant Johannes Jestram. Le sol­dat de 25 ans s’est enga­gé « il y a six ans dans l’armée, à la sor­tie du lycée. » Il a croi­sé tous types de jeunes au sho­wroom. Il a vu cer­tains can­di­dats crier : « Je veux deve­nir un guer­rier ! »

Si quelques jeunes enthou­siastes et prêts à s’engager poussent la porte du sho­wroom, la voca­tion pre­mière de la bou­tique reste d’informer les citoyens sur l’armée. « Beaucoup de gens viennent nous voir pour poser des ques­tions sur les opé­ra­tions exté­rieures, précise-t-il, pas néces­sai­re­ment pour par­ler de car­rière ». Johannes tient à répondre à toutes les inter­ro­ga­tions, même les plus étranges, du style « qu’est-ce que ça fait de tirer avec une arme ?». Tout est conçu au sho­wroom pour des­si­ner une image moderne et active de la Bundeswehr qui veut rompre avec son car­can paci­fiste, héri­té de la Guerre froide. L’affiche de télé­réa­li­té de l’armée « Die Rekruten ! » à l’entrée est qua­si sym­bo­lique. Depuis sa dif­fu­sion, « pleins de jeunes sont venus se ren­sei­gner sur les car­rières de la Bundeswehr ! »

Quelques étages au-dessus du sho­wroom, le Capitaine Daniel Fischer, fait pas­ser plus de six entre­tiens de recru­te­ments par jour. Le qua­ran­te­naire en uni­forme à la démarche caden­cée et aux che­veux poivre et sel est un pur pro­duit de l’armée. Dans son bureau spar­tiate, cet ancien de la Marine parle peu des tech­niques de com’ du minis­tère pour faci­li­ter les recru­te­ments. A la dif­fé­rence de l’armée amé­ri­caine très inter­ven­tion­niste qui joue la carte de l’engagement héroïque dans ses recru­te­ments, il n’aborde presque pas l’évolution de la Bundeswehr dans sa nou­velle orien­ta­tion inter­na­tio­nale qui éloigne l’image pas­sive qui lui colle à la peau.

En revanche la cam­pagne de recru­te­ment s’appuie prin­ci­pa­le­ment sur les réseaux sociaux, en par­ti­cu­lier sur les nou­veaux codes de la jeu­nesse, comme la télé­réa­li­té. Et la Bundeswehr sait y mettre le prix. Rien que pour la télé­réa­li­té Youtubesque, créé pour sen­si­bi­li­ser les jeunes, un bud­get de 1,7 mil­lion d’euros a été déblo­qué. Les pubs sont omni­pré­sentes dans les locaux mili­taires alle­mands ! En 90 épi­sodes de moins de dix minutes, « Die Rekruten » fait décou­vrir le quo­ti­dien des recrues : leurs entrai­ne­ments, pompes et abdos entre deux lits au car­ré. Le show, pen­dant mili­taire des « anges de la télé­réa­li­té » tient plus de la franche cama­ra­de­rie que du docu­men­taire sur la for­ma­tion des « citoyens en uni­forme ». Fischer est fier de l’affirmer : vision­née par plus d’un mil­lion de per­sonnes la série « a fait un car­ton ! »

En fin de mati­née, le recru­teur Fischer s’adresse cha­leu­reu­se­ment à un ado de 15 ans après une poi­gnée de main ferme. Venu pas­ser un entre­tien d’orientation, Keven est très bon élève. Il raconte, un peu gêné, être « fort en mathé­ma­tiques ». Les vidéos ont ren­for­cé sa volon­té de s’engager. Il envi­sage « peut-être de deve­nir sol­dat », la sit­com a éveillé l’aventurier qui se cachait en lui. Avant, le lycéen rêvait de « s’orienter vers une car­rière de méca­ni­cien aéro­nau­tique ». L’aspect convi­vial de la série, ras­sure Keven. Il s’imagine pou­voir faire ses classes, en pas­sant «de bons moments avec ses amis ».

Lieutenant Jestram© Victoire Chevreul

« Les Allemands ne sont plus des nazis mais des démocrates »

Ancien pilote dans l’armée, le Major Thorsten Stobbe vit à Stuttgart. La nou­velle cam­pagne de la Bundeswehr et sa ten­ta­tive de moder­ni­sa­tion l’amusent. Il a le sou­ve­nir d’une armée désuète ! Sur le site de recru­te­ment de l’armée, des clips pré­sentent les dif­fé­rentes car­rières sous le slo­gan : « Mach, was wirk­lich zählt. » (« Fais ce qui compte vrai­ment »). De jeunes adultes : beaux, sou­riants et sereins parlent de leur tra­vail sur fond de musique rock.

Les seuls à être véri­ta­ble­ment héroï­sés sont les méde­cins. « Wir suchen keine göt­ter in weiss wir suchen ret­ter in grün » (« Nous ne cher­chons pas de dieux en blanc, nous recher­chons des sau­veurs en vert »). L’ancien mili­taire consi­dère dif­fi­cile d’accentuer davan­tage l’héroïsme de la Bundeswehr, comme peut le faire l’ECPAD en France en mon­trant les actions armées. « Ce serait mal per­çu par la popu­la­tion. » Selon lui, « les gens s’habituent pro­gres­si­ve­ment aux déploie­ments » mais l’utilisation d’armes reste taboue en Allemagne. Lors de la réuni­fi­ca­tion, l’armée n’était pas vrai­ment active et avait, « au regard de son pas­sé », mau­vaise presse.

Les choses n’ont pas com­plè­te­ment évo­lué : pour obser­ver la réac­tion des gens Thorsten ne se pré­sen­tait pas comme pilote en soi­rée, mais comme simple sol­dat de la Bundeswehr. « 70% des gens me tour­naient le dos !» Quand il s’est enga­gé, l’armée « n’était pas répu­tée comme un lieu où l’ouverture d’esprit, l’intelligence et l’ambition régnaient. C’était plu­tôt : ‘si tu ne sais pas quoi faire dans ta vie, rejoins la Bundeswehr’. »  Il trouve que «la cam­pagne d’aujourd’hui, à part la série, est plu­tôt pas mal ! »

« Die Rekruten ! » lui fait pen­ser à ses entrai­ne­ments de pilote dans les années 90. « C’était incroyable, ironise-t-il. Mais on n’avait pas d’outil exté­rieur pour le pro­mou­voir ». Le chan­ge­ment d’image passe aus­si par la tolé­rance. La nou­velle ministre de la Défense, Mme Van Der Leyen a fait de l’insertion des mino­ri­tés sexuelles un com­bat per­son­nel. Le 31 jan­vier der­nier, elle a d’ailleurs pro­gram­mé un sémi­naire inti­tu­lé « Orientation sexuelle et iden­ti­té dans l’armée ».

Burkard Dregger dépu­té CDU © Victoire Chevreul

 Mais la Bundeswehr n’évolue qu’au regard de la poli­tique, elle en est le bras armé que cer­tains par­tis rêvent plus puis­sant. Dans un salon tami­sé de l’Abgeordnetenhaus, Burkard Dregger, porte-parole de la CDU, spé­cia­liste des ques­tions de sécu­ri­té, sou­tient le plan de recru­te­ment de la Bundeswehr. « C’est le moment d’agrandir l’armée, les Allemands ne sont plus des nazis mais des démo­crates. On n’a pas à être effrayé d’une armée forte. »

Il rap­pelle que pen­dant la guerre froide (1945–1991), l’Allemagne dis­po­sait de 500 000 sol­dats en armes et qu’il était pos­sible d’en « mobi­li­ser jusqu’à 2 mil­lions en cas de crise ! ». Actuellement il y en a 177.900. Le dépu­té s’alarme : « On n’a pas de réserves, c’était une grosse erreur de renon­cer au ser­vice mili­taire (…). La paix sem­blait éter­nelle à la chute du mur mais les choses évo­luent : il faut s’adapter ». Depuis 2011, le ser­vice mili­taire n’est plus obli­ga­toire en Allemagne. Avec les départs d’effectifs, « l’armée doit rem­pla­cer 20 000 per­sonnes chaque année ».

« Le mot guerre n’était jamais utilisé »

A qua­rante ans, Karsten* habite une petite ville pai­sible de Saxe. L’homme à la car­rure de cat­cheur arbore de nom­breux tatouages. Il est offi­cier de réserve. A côté de son enga­ge­ment, il est char­gé de rela­tions presse. Pour ce sol­dat à temps par­tiel, la nou­velle com’, plus ancrée dans « l’action », tranche avec l’image aus­tère « des sol­dats avant la chute du mur qui jouaient aux cartes dans des casernes en atten­dant une attaque com­mu­niste. » La rup­ture avec le paci­fisme, Karsten* la connait bien. Il a lui-même été « déployé en Afghanistan en 2009. » Il y tra­vaillait dans une uni­té de com­bat psy­cho­lo­gique qui met­tait « en place des médias pour sor­tir les civils de la pro­pa­gande tali­bane. »  

A cette époque, la com­mu­ni­ca­tion du gou­ver­ne­ment sur l’armée n’était pas aus­si trans­pa­rente qu’aujourd’hui. Le Bundestag effrayé d’une indi­gna­tion de sa popu­la­tion, cachait que les sol­dats pou­vaient être ame­nés à com­battre. « Le mot guerre n’était jamais uti­li­sé », insiste-t-il. Avant les pre­mières opé­ra­tions exté­rieures alle­mandes, s’engager dans l’armée rimait avec tran­quilli­té. « Comme on était en paix pen­dant qua­rante ans, beau­coup de pères ont dit à leurs enfants : va à la Bundeswehr t’auras une bonne vie, une bonne édu­ca­tion et un bon salaire » et tous ceux qui ont gran­di dans les années 90 ont évo­lué dans cette vision ».

Tatouages Karsten © Victoire Chevreul

« On a rajouté des exercices de tir en condition de guerre »

 Une Bundeswehr de moins en moins exi­geante sur ses recru­te­ments ? Le Major Stobbe en a le sen­ti­ment. « On peut main­te­nant s’engager plus jeune et sans diplôme : la Bundeswehr vous trou­ve­ra un poste. » Le dis­cours poli­tique, lui aus­si, semble scep­tique à l’égard de la for­ma­tion mili­taire. « Je ne suis pas sûr qu’ils apprennent aux jeunes recrues à se pré­pa­rer à la vraie guerre, à aller en Afghanistan ou en Irak », s’inquiète le dépu­té Dregger avant d’ajouter : « C’est plus qu’un simple tra­vail ! » Dans son bureau, le Capitaine Daniel Fischer pointe sur son écran d’ordinateur un docu­ment sur l’admission des aspi­rants. Il consi­dère comme exi­geants les cri­tères pour ren­trer à la Bundeswehr. « Les can­di­dats se pré­parent plu­sieurs mois aux épreuves phy­sique et théo­riques. »

Capitaine Daniel Fischer© Victoire Chevreul

 Les for­ma­tions ont beau­coup évo­lué depuis la chute du mur. « On a rajou­té des exer­cices de tir en condi­tion réelles avec le poids des gilets pare-balle ain­si que des ses­sions de pre­miers secours adap­tées, » précise-t-il. Même si l’armée cherche, pas à pas, à s’imposer auprès de ses alliés, le nazisme a lais­sé quelques séquelles. Il est inen­vi­sa­geable que les sol­dats puissent se sen­tir pri­son­niers de leur enga­ge­ment comme ont pu l’être leurs grands-pères ! Ils sont trai­tés de façon un peu plus souple qu’en Grande-Bretagne ou en France. « Jusqu’à six mois après l’engagement c’est pos­sible de par­tir, » explique Stobbe.

Des lois éthiques per­mettent, au cas par cas, de déro­ger à des consignes cri­mi­nelles. « Si l’on reçoit un ordre qui viole les droits de l’homme comme tuer un civil ou un pri­son­nier, on peut refu­ser » explique le recru­teur. Les actions de ter­rain de la Bundeswehr ont contri­bué, selon le Major Stobbe, à la rendre plus attrac­tive, « Grâce au côté plus inter­na­tio­nal et flexible, le tra­vail est plus inté­res­sant car nous agis­sons vrai­ment ! ». La fier­té de l’armée émerge à mesure que son image évo­lue. En face de sa table de tra­vail, le Capitaine Fischer a bar­dé une éta­gère de ses déco­ra­tions et grades de la Marine. Au-dessus, il a expo­sé son képi entou­ré de trois peluches inso­lites : un chat-chapeauté, un mou­ton sou­riant et un pirate pas­sé à tabac. En pous­sant la porte pour sor­tir, près de l’accueil aux allures de cli­nique esthé­tique, les man­ne­quins « Mama » et « Chuck Norris » affu­blés d’uniformes assistent au défi­lé quo­ti­dien des recrues.

 

*le pré­nom a été chan­gé

 

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