Par Arthur Carpentier
Enquête de Lucas Scaltritti et Arthur Carpentier
A Berlin et Cologne
Publié le 17 février 2017


« J’ai deux filles de quinze ans. Si elles m’avaient dit qu’elles retrou­vaient des copines devant la gare je ne me serais pas inquié­té une seconde ». Nils Minkmar, actuel­le­ment rédac­teur au Spiegel, un heb­do­ma­daire par­mi les plus influents Outre-Rhin, illustre la stu­peur qui a frap­pé la socié­té alle­mande après la nuit de Saint-Sylvestre de 2015. Ce soir, le par­vis de la Gare Centrale de Cologne, engon­cé entre son bâti­ment de verre et la cathé­drale Saint-Pierre, est le théâtre de viols col­lec­tifs. Un mil­lier d’hommes agressent sexuel­le­ment envi­ron cinq cents femmes.

Parvis de la gare centrale de Cologne, Allemagne. La nuit du 31 décembre 2015, cette place est le théâtre de centaines d'agressions sexuelles.

Parvis de la gare cen­trale de Cologne, Allemagne. La nuit du 31 décembre 2015, cette place est le théâtre de cen­taines d’agressions sexuelles. Le dérou­le­ment des évè­ne­ments est long­temps res­té flou.

Des pre­mières infor­ma­tions et rumeurs cir­culent rapi­de­ment sur inter­net. Il faut pour­tant plu­sieurs jours pour que la réa­li­té éclate. « Les médias ont été pris de court, nous n’étions pas prêts », se remé­more le Franco-Allemand de 50 ans. Rapidement, l’origine des agres­seurs sus­cite des com­men­taires, jusque dans les ins­tances offi­cielles. « Il y a un lien entre ce phé­no­mène et la forte immi­gra­tion, en par­ti­cu­lier en 2015 », sou­li­gnait Holger Münch, pré­sident de l’Office fédé­ral de police cri­mi­nelle auprès du quo­ti­dien alle­mand Süddeutsche Zeitung.

Soupçonnés d’avoir ten­té de mini­mi­ser l’affaire, les médias sont frap­pés par une vague de cri­tiques d’une rare inten­si­té. Déjà régu­liè­re­ment décriés depuis le début de la crise des réfu­giés, le début d’année 2016 marque l’apogée de leur remise en cause. A la manœuvre, l’extrême droite, der­rière l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) et Pegida. Pour le pre­mier, par­ti poli­tique ins­ti­tu­tion­na­li­sé, comme pour le second, grou­pus­cule iden­ti­taire et popu­liste, le lyn­chage des médias est un véri­table fonds de com­merce. Ils accusent les jour­naux, trop « tendres » avec les réfu­giés, de conni­vence avec le gou­ver­ne­ment.  A cet égard, les popu­listes de droite se réap­pro­prient le terme lügen­presse (« presse men­son­gère », employé par les nazis durant les années 1930). Les jour­na­listes vivraient éga­le­ment dans une bulle, empâ­tés dans leurs idéo­lo­gies gau­chistes, décri­vant une réa­li­té bien dif­fé­rente de celle du peuple.

 

Nils Minkmar, rédacteur au Der Spiegel.

Nils Minkmar, rédac­teur au Der Spiegel.

Les médias veulent sau­ver leur légi­ti­mi­té. « Nombre de rédac­tions se sont remises en ques­tion », assure Minkmar. L’ennemi – héré­di­taire – qui revient en force et qu’il s’agit d’étouffer, c’est la rumeur. Une fois répan­due, la com­battre s’avère très com­plexe, la faute à inter­net et aux réseaux sociaux. La stra­té­gie consiste alors à l’empêcher de naître. Les jour­na­listes s’emploient pour cela à décrire la réa­li­té avec la plus grande exhaus­ti­vi­té et en toute hon­nê­te­té. Accusés d’occulter les consé­quences de la poli­tique migra­toire, ils écrivent quo­ti­dien­ne­ment sur les réfu­giés. Soupçonnés de com­pro­mis­sions, les jour­na­listes dyna­mitent le pla­fond de verre qui les sépare de leur public en fai­sant preuve d’une trans­pa­rence totale sur leurs méthodes.

Les médias offrent à ceux qui sont prêts à les entendre des preuves de bonne-foi. Ce qui implique de pas­ser outre les cri­tiques non-constructives, les « irré­cu­pé­rables ». « Je réponds très peu sou­vent aux trolls, se jus­ti­fie le jour­na­liste du Spiegel. Quand j’ai l’intuition que c’est quelqu’un qui se défoule ponc­tuel­le­ment, j’essaie de répondre, mais si je vois que c’est tou­jours le même, je laisse tom­ber. »

« Être responsable devant les lecteurs »

Polémique et panique. Ces deux mots résument la fin d’année 2016 que connait l’ARD, le groupe radio­té­lé­vi­sé public. La veille, un réfu­gié Afghan est arrê­té, accu­sé du viol et du meurtre de Maria, une jeune Allemande de 19 ans. L’information n’apparait pas au jour­nal télé­vi­sé du soir, regar­dé par dix mil­lions de spec­ta­teurs. Les cri­tiques s’abattent ins­tan­ta­né­ment, encore une fois cata­ly­sées par l’extrême droite et les trolls d’internet. La chaîne publique sou­ligne que le carac­tère régio­nal de l’évènement ne jus­ti­fiait pas une appa­ri­tion au jour­nal natio­nal. Mais cette expli­ca­tion ne suf­fit pas à endi­guer les rumeurs et les accu­sa­tions de par­tia­li­té de la chaîne.

« Il n’y a eu à aucun moment une ten­ta­tive de mini­mi­ser ou de dis­si­mu­ler les faits », assure Arnd Henz, cor­res­pon­dant pour l’ARD à Berlin. Mais les per­sonnes qui étaient déjà dans une posi­tion de mise en doute des médias se sont ser­vis de cette passe com­plexe pour appuyer leurs idéo­lo­gies et théo­ries ». Le jour­na­liste recon­naît les fautes de la chaîne. Il déplore seule­ment le contexte plus glo­bal de sus­pi­cions envers les médias, dans lequel elles s’inscrivent.

Studios berlinois de l"ARD. Cette antenne de la chaîne couvre essentiellement les sujets politiques et gouvernementaux. Le bâtiment se situe à quelques rues du Bundestag et du Reichstag.

Bureaux ber­li­nois de l’ARD. Cette antenne de la chaîne couvre essen­tiel­le­ment les sujets poli­tiques et gou­ver­ne­men­taux. Le bâti­ment se situe à quelques rues du Bundestag et du Reichstag.

Selon le repor­ter, les grands médias doivent, plus que jamais, rendre des comptes à leur lec­to­rat ou leur audience. « Notre job est de cri­ti­quer les autres, iro­nise le cin­quan­te­naire dans une salle de réunion aux parois de verre du stu­dio ber­li­nois. Qui sommes-nous pour choui­ner quand quelqu’un nous cri­tique ? »

Jamais les médias ne seront assez trans­pa­rents, selon Henze. Mais, sou­cieux de reta­per et conso­li­der leur légi­ti­mi­té, ils se lancent sans véri­table concer­ta­tion dans une opé­ra­tion trans­pa­rence, au fur et à mesure de 2016. « Nous devons nous battre pour entre­te­nir la confiance que les gens placent en nous, assure le jour­na­liste, empli de convic­tion. Je veux être res­pon­sable devant eux ! ». Pour cela, il use de son temps libre afin de com­mu­ni­quer sur son tra­vail. Que ce soit sur des blogs, durant des confé­rences ou dans la rue, c’est à ses yeux indis­pen­sable de convaincre l’audience des inten­tions de son média. Il explique à qui veut l’entendre que tous les sujets télé­vi­sés sont revus par trois pairs avant d’être dif­fu­sés ; que les conseils d’administration sont repré­sen­ta­tifs du poids des dif­fé­rents par­tis poli­tiques ; que toutes les infor­ma­tions issues d’indicateurs indé­pen­dants sont sur-vérifiées.

 « Exhiber ce qu’on nous accuse de cacher »

« Dans le cadre d’un tra­fic de stu­pé­fiants, la police a arrê­té six Allemands, un Tunisien, un Marocain et un indi­vi­du dont l’identité nous est incon­nue ».  Encore inima­gi­nable il y un an, des phrases comme celle-ci se trouvent quo­ti­dien­ne­ment dans les colonnes du Sächsische Zeitung. Depuis six mois, ce quo­ti­dien local de Dresde, en Saxe, va à l’encontre des fon­de­ments déon­to­lo­giques du jour­na­lisme. Publier l’origine des cri­mi­nels est inter­dit par le press­ko­dex, code de la presse alle­mand en vigueur depuis 1973. Au-delà de l’interdiction, la pra­tique peut inquié­ter, dans la ville qui a vu naître le grou­pus­cule anti-Islam et anti-immigration Pegida. Chaque semaine, des mil­liers d’individus y mani­festent pour crier leur haine des réfu­giés et des musul­mans.

Des sympathisants du mouvement d'extrême droite Pegida manifestent le lundi 6 février 2017, malgré d'abondantes chutes de neige. Ils se rassemblent à Dresde, en Saxe, chaque semaine depuis trois ans.

Des sym­pa­thi­sants du mou­ve­ment d’extrême droite Pegida mani­festent le lun­di 6 février 2017, mal­gré d’abondantes chutes de neige. Ils se ras­semblent à Dresde, en Saxe, chaque semaine depuis trois ans. Photo : Charles Delouche

« La rédac­tion s’est inter­ro­gée sur la manière de trai­ter l’origine des cri­mi­nels dans nos colonnes, se rap­pelle Uwe Vetterick, chef d’édition au Sächsische Zeitung. On a donc déci­dé de son­der les lec­teurs pour avoir leur avis, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, c’est pour eux que nous décri­vons la réa­li­té ». Le résul­tat sur­prend gran­de­ment la rédac­tion : selon les son­dés, les étran­gers ne sont par nature par plus enclins à la cri­mi­na­li­té que les Allemands, mais ils seraient pro­por­tion­nel­le­ment plus res­pon­sables de crime en Saxe que les Allemands ! « Face aux résul­tats de ce son­dage, nous avons effec­ti­ve­ment déci­dé de publier, dans nos pages Police-Justice, l’origine des délin­quants et cri­mi­nels » explique le Dresdois d’origine Russe. « Nous ten­tons de dépeindre le plus fidè­le­ment pos­sible la cri­mi­na­li­té de notre région, déve­loppe Vetterick. Avec l’espoir que nos lec­teurs prennent conscience que les réfu­giés ne sont pas plus dan­ge­reux que les Allemands, loin de là ».

 

Extrait dune page police/justice du Sachsische Zeitung.


Rapport de Police

Neuf per­sonnes sont mises en cause pour vio­la­tion de la loi sur les stu­pé­fiants après une opé­ra­tion de police mar­di, à proxi­mi­té de la Wiener Platz. Les forces de l’ordre ont arrê­té six Allemands, un Tunisien, un Marocain ain­si qu’un autre homme d’origine incon­nue, dans le quar­tier de Mitte. Un man­dat d’arrêt a été don­né à l’encontre de l’un des Allemands. Il a été pla­cé en déten­tion à la mai­son d’arrêt de Dresde. 45 fonc­tion­naires ont pris part à l’opération.”


 

Le Presserat, l’observatoire des médias, s’est oppo­sé à la déci­sion du quo­ti­dien. « Nous cri­ti­quons cette pra­tique, si celle-ci n’apporte aucun élé­ment de com­pré­hen­sion quant à la nature du crime », pré­cise Eick Edda, sa porte-parole. Ce conseil de la presse n’a aucun pou­voir de contrainte sur les médias, et ne peut leur « sug­gé­rer » une sanc­tion que s’il est sai­si par le public. Malgré cela, et la trans­gres­sion de son code, Uwe Vetterick assure que son jour­nal res­pecte « pro­fon­dé­ment le Presserat ain­si que le Presscodex ». « Effectivement, nous allons à l’encontre d’un de ses articles. Mais nous par­ta­geons le même objec­tif, nous vou­lons nous battre contre la stig­ma­ti­sa­tion des mino­ri­tés. Selon nous, le Presserat n’y par­vien­dra pas avec à cette inter­dic­tion ». Selon le chef d’édition, ne pas pré­ci­ser la natio­na­li­té d’un agres­seur, c’est conser­ver le flou duquel naissent les rumeurs, qui sont bien plus com­pli­quées à com­battre. Il pré­fère « trop » mon­trer la réa­li­té plu­tôt que pas assez, pour réduire le fos­sé qui existe entre elle et la per­cep­tion qu’en a son lec­to­rat.

Et tant pis pour les « déses­pé­rés », qui ne vou­dront voir que les crimes com­mis par des réfu­giés. « Il y a quelques per­sonnes que vous ne pou­vez pas chan­ger, déplore le jour­na­liste. Vous pou­vez leur appor­ter des faits, des faits et encore des faits, ils res­te­ront accro­chés à leur idéo­lo­gie.  L’important reste que vous pou­vez ouvrir les yeux de biens d’autres, en leur don­nant les moyens de résis­ter aux rumeurs ».

L’année pro­chaine, Uwe Vetterick compte orga­ni­ser un nou­veau son­dage, pour prendre à nou­veau le pouls de son lec­to­rat. « Si sa vision a évo­lué, nous envi­sa­ge­rons de reve­nir à notre ancienne ligne édi­to­riale. Mais je crains que ce ne soit pas le cas. »


Travail enca­dré par Cédric Rouquette, Hélène Kohl, David Philippot et Frédéric Lemaître