Par Evan Lebastard
Enquête d’Evan Lebastard et Louis Pillot
Photos de Hugo Wintrebert
A Berlin, Kreuzberg.
Publié le 17 février 2017.

Café Kotti, au cœur du quar­tier de Kreuzberg. Bob Dylan joue en fond ; on parle alle­mand, anglais, arabe … Ce café est le pre­mier lieu qu’a visi­té Mahmoud Hassino à son arri­vée à Berlin en 2014. Ce Syrien de 41 ans a créé le pre­mier blog LGBT en Syrie et est l’instigateur du concours de beau­té, Mr Gay Syria. Symbole de la com­mu­nau­té LGBT syrienne, son his­toire raconte les vio­lences subies par les réfu­giés.

Mahmoud Hassino, vous êtes réfu­gié à Berlin depuis le 1er juin 2014. À quoi res­sem­blait votre vie avant d’arriver ici, en Allemagne ?

C’était une vie nor­male, je pense. En Syrie, mes pro­blèmes venaient sur­tout du régime. Avec ma famille et mes amis, je n’ai pas souf­fert de l’homophobie sociale autour de moi. Je suis quelqu’un qui aime s’exprimer, et c’est pour cela que j’ai choi­si d’être jour­na­liste. J’ai com­men­cé à écrire sur un blog, et j’ai eu des pro­blèmes avec le régime. Mais ça allait bien, il faut rela­ti­vi­ser les choses. J’aimais la cha­leur de mon pays, j’aimais tra­vailler dans ma langue natale, l’arabe. J’écrivais aus­si pour la télé­vi­sion et la radio. Je regarde tou­jours ma vie sous un angle pro­fes­sion­nel. Le tra­vail est très impor­tant pour moi. Avant les mani­fes­ta­tions en Syrie, j’avais déjà quelques pro­blèmes avec le régime. Lorsqu’elles ont écla­té, ça a empi­ré.

Qu’est ce que vous enten­dez par “des pro­blèmes avec le régime” ?

Écrire sur un blog est inter­dit en Syrie. À par­tir du moment où ils ont auto­ri­sé inter­net dans le pays, ils ont réus­si à blo­quer et ban­nir les blogs. Je tra­vaillais comme jour­na­liste : nous avions des ren­contres obli­ga­toires avec les ser­vices secrets syriens, pour nous fixer la ligne jaune à ne pas fran­chir. Normalement, on vous appelle, et on vous dit : “Allons prendre un café”. Le café est obli­ga­toire, peu importe qui vous comp­tiez inter­vie­wer. Même si c’est une inter­view avec un ministre, les ser­vices secrets passent avant. Plus tard, j’ai com­men­cé à être inter­ro­gé à pro­pos de mes blogs gay. Je n’ai pas vrai­ment été arrê­té, mais j’étais inter­ro­gé envi­ron une fois par mois.

 

Plusieurs amis ont été arrêtés à cause de leur sexualité.”

 

À quoi res­sem­blait la situa­tion pour les gays en Syrie à ce moment-là ?

Si je ne parle que de mon expé­rience, on pour­rait croire que la Syrie est le pays des droits des homo­sexuels, ce qui n’est pas le cas. Mais au moins, je n’avais aucun pro­blème à pro­pos de ma sexua­li­té. Ma famille et mes amis le savaient, et ils étaient com­pré­hen­sifs. Le seul har­cè­le­ment que j’ai subi, c’était pour de mon acti­vi­té de jour­na­liste. Mais plu­sieurs de mes amis ont été arrê­tés ou mis en déten­tion à cause de leur sexua­li­té. Il y a eu des des­centes dans des lieux gay entre 2008 et 2009. En 2010, les auto­ri­tés ont arrê­té près de 45 per­sonnes à une soi­rée pri­vée. Après, il est deve­nu très dif­fi­cile de se réunir de quelque façon que ce soit pour les LGBT. C’était comme ça avant que les mani­fes­ta­tions ne débutent en Syrie en 2011. Mais avant 2008, on pou­vait sen­tir que la com­mu­nau­té gay se déve­lop­pait. On se réunis­sait dans des cafés, et beau­coup de gens savaient qu’ils étaient fré­quen­tés par des homos. Il y a eu des pro­blèmes. Un jour, le patron a déci­dé de mettre tous les homo­phobes dehors. Il s’est ren­du compte qu’il fai­sait plus d’argent grâce à ses clients gay.

Est-ce que la révo­lu­tion de 2011, puis la guerre civile quelques mois plus tard, ont chan­gé les choses ?

Pendant les pre­miers mois, la plu­part des gens avaient peur. La police dis­per­sait tous les ras­sem­ble­ments publics. Pour les homo­sexuels, c’était d’autant plus effrayant. Le pays sem­blait se diri­ger vers un État où les ser­vices secrets béné­fi­cient de l’immunité. Ce n’est plus la Syrie que je connais­sais. Ces choses arrivent tou­jours en temps de guerre : les actions fon­dées sur le genre sont des dom­mages col­la­té­raux clas­siques. Mais l’ampleur de la vio­lence et de la haine reste vrai­ment cho­quante. J’ai gran­di en Arabie Saoudite, et je suis reve­nu en Syrie à 18 ans. J’ai dû apprendre à connaître la Syrie comme un étran­ger, et j’ai visi­té presque chaque vil­lage ; je n’ai jamais remar­qué une telle homo­pho­bie. J’en ai vu par­tout, mais elle n’était pas dan­ge­reuse. Embêtante, mais pas dan­ge­reuse. La guerre a ren­du dan­ge­reux le fait d’être homo­sexuel ou LGBT. Elle a presque tout chan­gé.

Qu’est-ce qui vous a ame­né à vous ins­tal­ler en Allemagne ?

Quand j’étais en Turquie entre 2011 et 2014, j’avais du mal à m’en sor­tir au début. J’ai com­men­cé à tra­vailler comme je pou­vais comme jour­na­liste, et j’ai fini par trou­ver un tra­vail en radio à Istanbul. J’ai reçu plus tard une invi­ta­tion d’un pro­gramme pour visi­teurs LGBT, créé par une fon­da­tion alle­mande pour rejoindre l’Allemagne. Je suis arri­vé à Berlin le 1er juin 2014, et j’ai déci­dé d’y res­ter. J’ai été pré­sen­té aux gens d’ici, j’ai obte­nu mon visa, et je suis venu. Les dix pre­miers jours, j’ai sim­ple­ment pris part à ce pro­gramme, mais après qu’il s’est ter­mi­né, j’ai déci­dé de ne pas ren­trer en Turquie. Quand j’ai reçu mon visa, je vou­lais y retour­ner, mais j’ai pen­sé que je pour­rais ne pas en obte­nir un autre à temps, donc j’ai pré­fé­ré res­ter.

 

Si j’étais resté en Syrie, je serais mort sous la torture.”

 

Comment s’est pas­sé le voyage pour quit­ter la Syrie ?

Quand je suis par­ti, j’ai appris par une fuite que le régime me recher­chait, donc j’ai quit­té Damas en bus pour aller à Alep, qui est plus proche de la fron­tière. Je suis res­té là-bas jusqu’à ce que mes amis me confirment que mon nom ne figu­rait pas sur une liste inter­di­sant les voyages, et je suis par­ti pour la Turquie le 31 octobre 2011. Sur la route, c’était vrai­ment bou­le­ver­sant. À ce moment, il n’y avait pas encore de révo­lu­tion armée, et pour­tant, sur la route, j’ai vu les tanks, les villes assié­gées… Pour quelqu’un qui se rap­pelle les années 1980 en Syrie, par ce qu’on enten­dait de nos familles, on réa­lise que la situa­tion se dété­riore. C’était déchi­rant, d’autant plus que je savais que je n’allais pas ren­trer de sitôt.

Vous n’êtes pas par­ti parce que vous êtes gay, mais à cause de l’oppression que vous res­sen­tiez comme jour­na­liste. Avez-vous quand même res­sen­ti une dif­fé­rence entre les réfu­giés LGBT et les autres ?

Les réfu­giés ont tous en com­mun de fuir pour leur vie. Ce n’était pas vrai­ment à cause de ma sexua­li­té, mais si j’étais res­té, je serais mort sous la tor­ture. Quelques-uns de mes amis l’ont été, après mon départ. Bien sûr, les LGBT aus­si fuient pour sau­ver leur vie. La peine de mort pour homo­sexua­li­té existe. C’est encore plus dif­fi­cile pour les réfu­giés LGBT, parce qu’ils ont peur de tout le monde autour d’eux. À titre per­son­nel, je n’avais pas peur des Syriens. La peur est accrue pour la com­mu­nau­té LGBT : ils ont peur de leur propre peuple, de leurs familles, de leurs proches… Mes proches ont uti­li­sé ma sexua­li­té comme un moyen de me mettre sous pres­sion afin que je ne m’engage pas poli­ti­que­ment en Syrie. Mais les choses peuvent chan­ger, et j’ai vrai­ment sen­ti que c’était plus dif­fi­cile pour les LGBT. Nous sommes en train de faire un film, Mr Gay Syria, et la cam­pagne de finan­ce­ment est en ligne : même mes amis hété­ro­sexuels me disent qu’ils ne peuvent pas par­ta­ger le lien sur les réseaux sociaux, car ils ont peur des remarques homo­phobes. Si même vos alliés ont peur des homo­phobes, alors ima­gi­nez ce qu’il en est pour les réfu­giés LGBT …

- Bande-annonce de Mr Gay Syria, film qui raconte les his­toires de Mahmoud Hassino et Husein Sabat.

Avez-vous fait l’expérience des foyers de réfu­giés quand vous êtes arri­vés ?

Quand je suis arri­vé en Turquie, j’avais un peu d’argent. J’ai déci­dé d’éviter les foyers en louant des appar­te­ments, en étant héber­gé chez des amis. J’ai été chan­ceux de ne pas avoir été for­cé de vivre au foyer pen­dant mon pro­ces­sus de demande d’asile.

A mon arri­vée en Allemagne, je me suis confié aux tra­vailleurs sociaux à pro­pos de ma sexua­li­té. Je ne me suis pas sen­ti mena­cé jusqu’aux der­niers jours, dans un foyer en par­ti­cu­lier. J’ai sen­ti que mon homo­sexua­li­té allait être pro­blé­ma­tique. Mon colo­ca­taire là-bas était un Tunisien, qui savait que j’étais gay, et il m’a pré­ve­nu que cer­taines per­sonnes vou­laient s’attaquer à moi à cause de ma sexua­li­té. J’ai juste dit “Allons par­ler aux tra­vailleurs du centre, pour que je puisse dis­pa­raître et qu’ils m’appellent quand ils auront un tra­vail pour moi”. Ça a été le cas. J’avais l’habitude d’aller au foyer tous les deux ou trois jours, mais après ça, j’ai arrê­té jusqu’à ce qu’ils m’appellent pour un job.

 

Je n’aime pas la ségrégation, mais c’est
la seule solution dans le système actuel.”

 

L’association pour laquelle vous tra­vaillez, la Schwulenberatung Berlin, a ouvert le pre­mier foyer pour réfu­giés LGBT d’Europe. Le fait d’isoler les LGBT a été cri­ti­qué comme  dis­cri­mi­na­tion. Que répondez-vous à cette cri­tique ?

Prenez l’exemple des foyers pour les femmes vic­times de vio­lence domes­tique ? Les foyers pour enfant ? Il s’agit sim­ple­ment d’identifier un groupe vul­né­rable et le pro­té­ger. Les LGBT sont des vic­times de la dis­cri­mi­na­tion, c’est pour cette rai­son qu’il y a ces foyers.  On ne dis­cri­mine pas, on pro­tège des vic­times de la dis­cri­mi­na­tion.

Vous ne pen­sez pas que ce sera plus dur pour eux de s’intégrer à la socié­té s’ils sont iso­lés ?

Non. Pour sta­bi­li­ser quelqu’un, il faut du temps. L’accès au loge­ment pour les réfu­giés est limi­té et tant qu’ils n’ont pas leur propre chambre, ils ne se sentent pas en sécu­ri­té. Je n’aime pas la ségré­ga­tion, mais c’est la seule solu­tion dans le sys­tème actuel. J’adorerais que les réfu­giés arri­vés dans un pays retrouvent en quelques semaines une forme de vie pri­vée. Cela évi­te­rait une grande majo­ri­té des pro­blèmes qui arrivent dans les foyers aujourd’hui. Ces foyers créent des conflits. Ces espaces de vie pri­vée, c’est la seule solu­tion.”

 

Travail enca­dré par : Frédéric Lemaître, David Philippot et Cédric Rouquette.
Remerciements par­ti­cu­liers à Pascal Thibaut.