Par Lydia Quérin
Enquête de Lydia Quérin et Maryne Zammit
À Berlin-Marzahn
Publié le 16 février 2017

À l’endroit, à l’envers. Passer une maille à tra­vers l’autre. Étirer le fil pelo­ton­né. Veiller à ne pas démailler le tri­cot. Les mains par­che­mi­nées sont assu­rées, le poi­gnet habile, l’oeil absor­bé. Peu à peu, l’ouvrage prend forme sous l’impulsion des deux aiguilles métal­liques.

Ce matin-là, devant une tasse de café, Uschi, 79 ans, confec­tionne une écharpe en laine ivoire. Sa grande spé­cia­li­té c’est le tri­cot à plat, une tech­nique uti­li­sée pour tri­co­ter des bon­nets, des écharpes ou des plas­trons.

À l’envers, à l’endroit. À l’envers, à l’endroit. Bis repe­ti­ta placent

 

Retraitée depuis vingt ans, Uschi se rend « presque tous les jours sauf le mer­cre­di » au Nähcafé Marzahn, une asso­cia­tion de cou­ture implan­tée dans la ban­lieue popu­laire de Marzahn, à Berlin-Est. Hébergée par l’organisation non gou­ver­ne­men­tale alle­mande Volkssolidarität, la petite struc­ture asso­cia­tive existe depuis août 2016. Le concept est simple. Des femmes, retrai­tées pour la plu­part, par­tagent leur pas­sion du fil et des aiguilles dans un ate­lier d’une tren­taine de mètres car­ré. Elles conseillent les non-initiés, exposent et vendent leurs pro­duc­tions. L’argent récol­té leur per­met d’acheter du maté­riel.

L’objectif pre­mier est de se diver­tir, nous ne fai­sons pas cela pour l’argent. Nous ne gagnons rien à titre per­son­nel. Karola, 73 ans

Uschi, Karola et Bärbel, les trois amies cou­tu­rières, vivent dans la pré­ca­ri­té. Elle ne s’en lamentent jamais. Les trois femmes se retrouvent chaque semaine dans cet ate­lier. Leur quo­ti­dien est por­té par le bon­heur de se retrou­ver au sein de l’association.

Loin d’être un phé­no­mène iso­lé, l’appauvrissement des seniors alle­mands s’amplifie. Outre-Rhin, un retrai­té sur quatre vit dans une situa­tion de pré­ca­ri­té. Le motif pre­mier des femmes du Café de Marzahn n’est pas l’argent. Mais pour s’autoriser quelques extras, elles réa­lisent par­fois des petits tra­vaux de cou­ture rému­né­rés chez des par­ti­cu­liers.

Karola et Bärbel concen­trées, au Nähcafé Marzahn

Au milieu de la pièce lumi­neuse, les trois femmes s’affairent. Sur l’immense table, une robe bario­lée en chan­tier. Impassible, l’octogénaire Uschi a les yeux rivés sur les mains expertes de son amie Karola. Cette der­nière effec­tue d’ultimes retouches sur une jupe à motifs. À la retraite depuis huit ans, Karola, ancienne den­tiste de 73 ans explique avoir tra­vaillé toute sa vie. D’abord pen­dant vingt ans dans une cli­nique pri­vée de l’ex-RDA, puis vingt-cinq autre années à son compte dans un cabi­net deux-pièces après la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, elle touche le régime de pen­sion de base, soit 900 euros par mois. Elle com­plète ses reve­nus avec une assu­rance retraite d’environ 500 euros.

Comme beau­coup de femmes de sa géné­ra­tion, Karola a du mal à joindre les deux bouts. Parmi les 22,2 mil­lions de retrai­tés alle­mands, les femmes repré­sentent une pro­por­tion de 56 %. Celles-ci sont les plus tou­chées par les dif­fi­cul­tés finan­cières. Selon le baro­mètre 2014 de Destatis, l’institut alle­mand des sta­tis­tiques, les hommes per­çoivent men­suel­le­ment en moyenne 1037 euros quand les femmes ont 618 euros par mois. En cause, des car­rières fémi­nines incom­plètes car entre­cou­pées par des gros­sesses et l’éducation des enfants.

Après ses études de méde­cine dans la Saxe à Leipzig, Karola se pré­oc­cupe peu de coti­ser à la caisse des retraites. Dans les années 50, les Allemandes de l’Est vivent sous la pro­tec­tion d’un État tout-puissant.

Tout était pris en charge, on ne s’occupait de rien. Les salaires étaient bien moins éle­vés qu’aujourd’hui, tous les den­tistes gagnaient la même chose, mais on vivait mieux. Karola, 73 ans

Peu après la chute du Mur, elle se voit contrainte de contrac­ter un prêt de 5000 euros à la banque. Ce cré­dit lui sert à payer une par­tie de l’Assurance sociale. Elle a 45 ans et doit désor­mais pen­ser à sa retraite. Le choc est rude. Cet endet­te­ment ne lui per­met pas de mettre des sous de côté, mais elle s’estime heu­reuse. Elle fait par­tie de la mino­ri­té de femmes qui par­vient à gar­der un emploi post-réunification. Depuis qu’elle a quit­té le monde du tra­vail en 2008, Karola estime n’avoir pas obser­vé d’augmentation sen­sible de sa pen­sion.

La der­nière reva­lo­ri­sa­tion du mon­tant de ma pen­sion date de juillet 2016. J’ai obser­vé une hausse d’environ 2 %. Je suis retrai­tée et je n’ai pas assez de reve­nus. Karola, 73 ans

Mère de trois enfants, la grand-mère com­blée peut tout de même comp­ter sur sa famille. Sans l’affirmer expli­ci­te­ment, elle glisse que son mari a des reve­nus un peu plus confor­tables.

Bärbel pose un regard doux sur son amie Uschi. Elles se sont connues ici au Nähcafé. Toutes deux viennent de l’Est. Toutes deux incarnent l’archétype du retrai­té pauvre alle­mand. Une femme seule âgée de plus de 75 ans. Loin du mythe fami­lial et patriar­cal de l’Ouest alle­mand, elles ont dû conci­lier leurs « deux métiers ». La famille et le tra­vail.

Armée d’une aiguille en bois, Bärbel, che­ve­lure courte plus sel que poivre, parle len­te­ment sans jamais lâcher du regard son bout de tis­su. En 1978, elle tra­vaille pen­dant huit ans dans une usine de fabri­ca­tion de tur­bines à la fron­tière Est-Ouest. Puis il y a le démé­na­ge­ment à Marzahn et ce poste de secré­taire qu’elle occu­pe­ra jusqu’en 2009, année où elle tombe gra­ve­ment malade. Il fau­dra un an pour que son arrêt mala­die se trans­forme en retraite anti­ci­pée. Depuis, sa seule source reve­nu est sa pen­sion de 712 euros men­suels net.

Si ma sclé­rose en plaques ne m’en empê­chait pas, je retour­ne­rai tra­vailler. J’aimerais avoir un job d’appoint, gar­der des enfants, faire du jar­di­nage, mais avec l’âge c’est com­pli­qué. Bärbel, 73 ans

Née d’un père conduc­teur de bus et d’une mère femme au foyer, la retrai­tée brune de 73 ans n’a pas fait d’études. Bärbel le dit elle-même, si elle vivait toute seule, elle ne pour­rait pas s’en sor­tir. Son mari, plus jeune et non retrai­té, est homme de ménage. Sans ren­trer dans les détails, Bärbel déclare qu’il gagne un reve­nu modeste. Une fois leurs finances mises en com­mun, sa situa­tion finan­cière s’améliore.

Jamais sans mon cro­chet de cou­ture, qu’il soit en bois ou en métal

 

Tout comme Karola, Uschi n’a jamais pu épar­gner durant sa vie pro­fes­sion­nelle. Les réformes mises en place dans les années 2000 par le gou­ver­ne­ment Schröder ont com­pli­qué la vie de ces sala­riés modestes. Pourtant, à l’époque, 16,5 mil­lions d’Allemands sous­crivent à des « contrats Riester », des plans d’épargne retraite sub­ven­tion­nés par l’État. Un sys­tème cen­sé contre­ba­lan­cer la baisse du niveau des pen­sions. Avec 860 euros nets par mois, Uschi qui n’a jamais vou­lu avoir d’enfants, estime vivre conve­na­ble­ment. Impeccable dans un tailleur noir et un pull iri­sé duquel émane une essence eau de Cologne, la retrai­tée rela­ti­vise.

Je suis satis­faite avec ma pen­sion. J’ai la cou­ture, j’ai des amies, on ne peut pas tout avoir dans la vie. Uschi, 79 ans


Travail enca­dré par Cédric Rouquette, Hélène Kohl et David Philippot.