Par Hugo Cailloux

Enquête de Hugo Cailloux et Alexandre Dalvai

A Berlin

Publié le 17 février 2017

« Ce n’est pas facile de gagner de l’argent en ligne. » L’expert-comptable Bernhard Brugger ter­mine sa soupe, en chaus­settes, les mol­lets posés sur une table basse de la café­té­ria du jour­nal Die Tageszeitung, en plein centre de Berlin. Il vient tous les ans depuis 1983 faire le bilan comp­table de la “Taz”, sur­nom don­né au quo­ti­dien, en réfé­rence à son logo de patte d’ours. Le jour­nal, proche des éco­lo­gistes, a été lan­cé en 1979 par des jour­na­listes de gauche à Berlin-Ouest. Tiré à seule­ment 50 000 exem­plaires, il reste sym­bo­lique du dyna­misme de la presse alle­mande. Pour preuve, le bâti­ment de six étages que construit le jour­nal deux cent mètres plus loin. Il accueille­ra fin 2017 ses 250 employés. Sans subir les décon­ve­nues finan­cières de beau­coup de titres occi­den­taux, les médias alle­mands ont rela­ti­ve­ment bien géré le virage numé­rique. Quitte à s’éloigner du jour­na­lisme.

Bernhard Brugger, dans la mez­za­nine du Taz Café, à Berlin, le 13 février 2017 / Hugo Cailloux

« La Taz a une bonne san­té finan­cière », confirme le conseiller fis­cal au pull rose. L’entreprise, une coopé­ra­tive co-détenue par 16.000 par­ti­cu­liers, est unique dans la presse alle­mande. Malgré le sou­tien popu­laire, la “Taz” peine à gagner de l’argent sur Internet. Seulement 9000 abon­nés payent chaque mois 5 euros pour la ver­sion en ligne. Son modèle fran­çais, Libération, tiré à 77 000 exem­plaires, à quant à lui été rache­té en 2014 par un seul indus­triel, Patrick Drahi.

Le futur siège de la “Taz”, dans le centre de Berlin, le 14 février 2017. Le bâti­ment a coû­té 20 mil­lions d’euros.

Les grands médias alle­mands ont pour­tant mené leur tran­si­tion numé­rique qua­si sans dif­fi­cul­tés depuis les années 2000. Ils ont créé leurs news­rooms, puis ont lan­cé la fusion des rédac­tions du papier et du web afin de faire des éco­no­mies d’échelle. Le pro­ces­sus s’est par­fois réa­li­sé dans la dou­leur. Les articles ont été uti­li­sés pour ali­men­ter les deux pla­te­formes, presque sans état d’âmes.

Pour les plus petits sites en revanche, la situa­tion est plus déli­cate.

« Les ver­sions en ligne des grands médias alle­mands génèrent des reve­nus », confirme Ingo Knuth, dans son bureau sombre de l’Ecole d’économie des médias et de la com­mu­ni­ca­tion de Berlin. Les nou­veaux béné­fices issus des acti­vi­tés digi­tales rem­placent peu à peu les pertes dans les ventes du papier. Le tabloïd Bild, le quo­ti­dien le plus ven­du en Allemagne, mais aus­si le plus contro­ver­sé à cause de son trai­te­ment trash de l’actualité, a par exemple vu ses ventes pas­ser de 3,5 mil­lions d’exemplaires en 2006 à 1,5 mil­lion en 2016. Il reste le quo­ti­dien le plus lu en Europe. Dans le même temps, le nombre d’abonnés à la ver­sion en ligne Bild+ est mon­té à 315.000 en 2016. La pro­gres­sion est de 26% par rap­port à 2014, selon Andreas Wiele, direc­teur du digi­tal du groupe d’édition Axel Springer, qui détient notam­ment la Bild, cité par Le Journal du Net. « Pour les plus petits sites en revanche, la situa­tion est plus déli­cate, ajoute Ingo Knuth, car il est dif­fi­cile pour eux de trou­ver de nou­velles sources de reve­nus. »

« La stra­té­gie aujourd’hui est de déve­lop­per des conte­nus de haute qua­li­té », explique Ulrich Schmitz, direc­teur des inves­tis­se­ments digi­taux d’Axel Springer. L’objectif ? Convaincre les lec­teurs de payer en ligne pour voir des articles. Monétiser des conte­nus jour­na­lis­tiques prend du temps. « Le pro­blème est que pour le moment, en Allemagne, il y a une faible volon­té des lec­teurs de payer pour du conte­nu en ligne. C’est encore trop tôt », tem­père Ingo Knuth.


Pour main­te­nir ses reve­nus, le groupe Axel Springer a beau­coup inves­ti dans le sec­teur digi­tal, quitte à le faire avec des entre­prises hors médias. Avec suc­cès. Selon les chiffres de l’entreprise, le chiffre d’affaires réa­li­sé dans le digi­tal a dépas­sé les 50% du total en 2014.

Je suis convain­cu que la presse impri­mée ne va pas mou­rir.

« Je suis convain­cu que la presse impri­mée, même la quo­ti­dienne, ne va pas mou­rir », assure Ingo KnuthLa tra­di­tion de la lec­ture de la presse écrite se main­tient pour le moment en Allemagne. Les ventes papier de cer­taines publi­ca­tions ont aug­men­té. L’hebdomadaire libé­ral Die Zeit est pas­sé de 450 000 exem­plaires ven­dus en 2001 à 500 000 en 2016. A titre de com­pa­rai­son, l’hebdomadaire fran­çais L’Express ven­dait 550 000 jour­naux en 2001 contre moins de 340 000 aujourd’hui. 

Le groupe d’édition Gruner+Jahr, qui pos­sède le maga­zine GEO en France, ne s’est pas diver­si­fié et a tout misé sur la mon­tée en gamme de ses conte­nus. Et se démar­quer. « Ils ont dit aux publi­ci­taires : nos conte­nus sont de grande qua­li­té et ne sont pas sub­sti­tuables par des conte­nus en ligne, explique Ingo Knuth. Entre la diver­si­fi­ca­tion et la qua­li­té, je pense que les deux méthodes peuvent être fruc­tueuses. »


Une grande par­tie du modèle éco­no­mique tra­di­tion­nel ne fonc­tionne plus.

Parmi les entre­prises dans les­quelles le groupe Springer a inves­ti figurent des banques en ligne, ou de livrai­son de repas. « Je ne pense pas que ce soit un pro­blème de lier le jour­na­lisme avec d’autres acti­vi­tés dans le même groupe, ajoute le pro­fes­seur. Une grande par­tie du modèle éco­no­mique tra­di­tion­nel ne fonc­tionne plus, donc ils doivent en trou­ver un nou­veau. »

» A lire : notre repor­tage à Berlin dans l’accélérateur de start-up Axel Springer — Plug and Play.

Les liens étroits entre­te­nus entre le monde éco­no­mique et la presse sont pour­tant l’un des plus grands reproches fait aux médias occi­den­taux. Avant la diver­si­fi­ca­tion, le pro­blème ne se posait pas pour les médias alle­mands, qui étaient déte­nus par de grandes mai­sons d’édition, sans lien direct avec d’autres sec­teurs éco­no­miques. « L’information est-elle neutre lorsqu’un site de média pos­sède une com­pa­gnie d’assurance ? », s’étonne Valérie Robert, spé­cia­liste du pay­sage média­tique alle­mand et pro­fes­seure à l’université Paris 3. Ulrich Schimtz s’en défend : « Les médias digi­taux sont l’ADN d’Axel Springer. Notre entre­prise inves­ti­ra tou­jours dans le jour­na­lisme. »

Le siège ber­li­nois du groupe d’édition Axel Springer, le 14 février 2017.

Les médias alle­mands pro­fitent éga­le­ment d’une confiance rela­ti­ve­ment éle­vée de la part de leurs lec­teurs. Selon une étude réa­li­sée en novembre 2016 pour l’université de Mayence, 40% des Allemands ont confiance dans les médias, contre 29% en 2008. Mais dans le même temps, la défiance aug­mente éga­le­ment : 24% ne font pas confiance aux médias contre 9% en 2008.

Les cri­tiques pro­viennent très lar­ge­ment de l’extrême droite.

« Il n’y a pas en Allemagne le sen­ti­ment que les médias sont mani­pu­lés », estime Valérie Robert. Les cri­tiques anti-médias se sont pour­tant cris­tal­li­sées pen­dant la crise migra­toire de 2015. Il leur a été repro­ché un posi­tion­ne­ment trop « pro-migrants ». Les cri­tiques pro­viennent très lar­ge­ment de l’extrême droite, selon la pro­fes­seur. Ils cri­ti­que­ront les médias tant qu’ils ne relaie­ront pas leurs idées.

A Berlin, en plein quar­tier bran­ché de Prenzlauer Berg, des che­mi­nées en briques sur­plombent un ancien bâti­ment indus­triel aux murs beiges, fenêtres vertes et tuiles en argile rouge. La porte métal­lique du maga­zine en ligne Krautreporter est entrou­verte. Sebastian Esser, le cofon­da­teur du site, reçoit dans un salon atte­nant à son bureau. « Être finan­cé par la publi­ci­té, ce n’est pas de l’indépendance », pose-t-il d’emblée. Le Krautreporter a été lan­cé en 2014 grâce à un finan­ce­ment par crowd­fun­ding. Neuf cent mille euros avaient été levés grâce à 15 000 contri­bu­teurs. Le site fonc­tionne aujourd’hui par abon­ne­ment. Sans publi­ci­té. Les dix jour­na­listes s’entassent dans l’open-space où on cir­cule dif­fi­ci­le­ment. « Les sala­riés du Krautreporter arrivent à vivre de leur tra­vail grâce aux 7000 abon­nés à 60 euros par an », ajoute le jour­na­liste dans un sou­rire.

Sebastian Esser, cofon­da­teur du Krautreporter, dans les locaux ber­li­nois du maga­zine, le 10 février 2017.

Alors que les créa­tions de médias en ligne indé­pen­dants et payants sont cou­rantes en Europe depuis une dizaine d’années, en Allemagne, peu se lancent dans l’aventure. « Ces modèles de paie­ment par mois peuvent être pérennes, mais ce n’est pas facile de gagner de l’argent en ligne quand vous êtes un petit jour­nal », ana­lyse Ingo Knuth. Même si le Krautreporter n’est pas un jour­nal d’investigation, il lui manque de se faire connaître grâce à un coup d’éclat. Il pour­ra suivre l’exemple fran­çais de Médiapart, qui avait gagné 5000 abon­nés pen­dant le mois qui avait sui­vi la révé­la­tion de l’affaire Bettencourt.

Les bureaux du maga­zine Krautreporter, le ven­dre­di 10 février 2017, dans le quar­tier en vogue de Prenzlauer Berg, à Berlin.

S’il y a moins de jour­naux uni­que­ment en ligne en Allemagne qu’en France, « c’est parce que les pro­blèmes y ont com­men­cé plus tôt, ren­ché­rit Sebastian Esser. Les soup­çons de manque d’indépendance de la presse sont relayés par des par­tis comme Pegida, qui com­mence tout juste à se faire entendre. En France le Front National est mains­tream depuis 20 ans. Mais ce n’est pas qu’un pro­blème de timing. Il n’y a pas de besoin de sites d’investigation comme Médiapart en Allemagne. Le Süddeutsche Zeitung [qui a sor­ti le scan­dale des Panama Papers en dévoi­lant des infor­ma­tions sur plus de  200 000 socié­tés off­shore, ndlr], le Spiegel, l’ARD, et d’autres, le font déjà très bien.” Selon le jour­na­liste, d’autres médias pour­raient les rejoindre, « por­tés par la mon­tée de la défiance des alle­mands envers la presse ».