Par Auriane Loizeau
Enquête d’Auriane Loizeau et de Cyrielle Chazal
Avec le fond pho­to­gra­phique d’Harald Kirschner
A Berlin, Leipzig et Halle
Publié le 17 février 2017

Les rayons du soleil se reflètent sur les fenêtres et les toits neufs des immeubles. Ils illu­minent leur façade repeinte en blanc imma­cu­lée, rose pâle, jaune pous­sin. Le tram­way tra­verse en tin­tin­na­bu­lant les routes bien entre­te­nues. La muta­tion est spec­ta­cu­laire. Dans un état de déla­bre­ment avan­cé lors de la chute du Mur, les villes d’Allemagne de l’Est ont fait peau neuve grâce aux fonds inves­tis par l’Etat fédé­ral. Mais réno­va­tion urbaine ne rime pas tou­jours avec vita­li­té démo­gra­phique et éco­no­mique. Leipzig et une poi­gnée de grandes villes ont retrou­vé leur attrac­ti­vi­té. A l’inverse, les loca­li­tés plus modestes comme Halle sont impuis­santes face au vieillis­se­ment de leur popu­la­tion.

«Leipzig s’est transformée à une vitesse incroyable»

La moder­ni­té de Leipzig sai­sit les voya­geurs dès qu’ils posent un pied hors du train. Une immense ver­rière sur­plombe les rails. La gare refaite à neuf abrite un vaste centre com­mer­cial, sur trois étages. La ville est-allemande s’est dotée de la plus grande sta­tion d’Allemagne, vitrine de sa vita­li­té retrou­vée.

Sitôt pas­sée la sor­tie, le ron­ron­ne­ment des esca­la­tors laisse place au va-et-vient inces­sant des tram­ways. Pas moins de douze lignes de bus, tram et métro relient l’arrêt aux quatre coins de la ville. Le réseau de trans­ports en com­mun est per­for­mant. Il a été moder­ni­sé grâce aux finan­ce­ments mas­sifs reçus par Leipzig à la chute du Mur.

A par­tir de 1990, l’Allemagne de l’Est dans son ensemble reçoit 80 mil­liards d’euros par an en moyenne pour ali­gner ses condi­tions de vie sur celles de l’Ouest. L’écart à com­bler est immense et Leipzig ne fait pas excep­tion. « Au moment de la réuni­fi­ca­tion, 75% des bâti­ments ont besoin d’être réno­vés de toute urgence, explique Karsten Gerkens, chef du dépar­te­ment « réno­va­tion urbaine et déve­lop­pe­ment rési­den­tiel » à la mai­rie depuis vingt-cinq ans. Les routes et les réseaux d’eau sont en très mau­vais état. »


Les fonds publics investis en ex-RDA visent à harmoniser les conditions de vie dans l’ensemble du pays. Des chaînes américaines investiront la ville, comme Burger King à la Karl-Liebknecht Strasse.

Aujourd’hui, la ville est encore empreinte de l’effervescence qui a sui­vi la réuni­fi­ca­tion. « Leipzig se trans­forme à une vitesse incroyable les pre­mières années, raconte Heribert Schneiders, 63 ans, jour­na­liste à la chaîne de télé­vi­sion régio­nale. Il faut très peu de temps pour construire une mai­son ou une usine. » Malgré le froid mor­dant en ce mois de février 2017, les ouvriers s’affairent en haut des grues, au volant des trac­to­pelles, sur les écha­fau­dages. Autour d’eux, de grands immeubles arborent leur façade repeinte et leur toi­ture refaite.


Vingt-cinq ans après le début des rénovations, les travaux continuent à Leipzig. Ici, face à l’Augustus Platz.

Au début des années 1990, réno­ver l’habitat est la prio­ri­té de la muni­ci­pa­li­té. Elle s’efforce de rete­nir ses habi­tants, qui partent par dizaines de mil­liers cher­cher une vie meilleure en Allemagne de l’Ouest. Elle accorde des déduc­tions fis­cales aux par­ti­cu­liers pour qu’ils rénovent leur appar­te­ment, dépense deux mil­liards d’euros de fonds publics pour leur offrir des garan­ties et des prêts directs. Des quar­tiers entiers sont ain­si refaits à neuf. Au début des années 2000, la mai­rie com­mence à finan­cer la démo­li­tion des pla­ten­bau, ces immeubles pré­fa­bri­qués construits à l’époque de la RDA où plus per­sonne ne veut vivre. 14 000 appar­te­ments sont détruits en 2004.


Leipzig rénove son habitat grâce aux fonds publics et aux investissements privés.

La ville embel­lie revit. Leipzig gagne désor­mais 10 000 habi­tants par an. Avec 560 000 âmes en 2015, elle a presque retrou­vé sa popu­la­tion de 1990 et se posi­tionne comme la dou­zième plus grande ville d’Allemagne. L’université moder­ni­sée attire des étu­diants de toute la région. La rue Karl-Liebknecht Strasse, au sud, compte de nom­breux com­merces pros­pères. « C’est mon coin pré­fé­ré de la ville, s’enthousiasme la bou­lan­gère Marie-Louise, 24 ans, née à Leipzig. Il y a beau­coup de bars et les rues sont colo­rées. » Jonathan Ragnitz, de l’Institut d’études éco­no­miques de Dresde (Ifo), explique cette vita­li­té : « Leipzig a su rem­pla­cer l’industrie chi­mique en déclin par l’industrie auto­mo­bile et les ser­vices. » Porsche et BMW y ont ins­tal­lé une usine. Le chô­mage, qui atteint 25% à la chute du Mur, redes­cend à 9,6% en 2015. « Leipzig n’atteindra jamais le dyna­misme éco­no­mique de Francfort, pré­vient Udo Ludwig, pro­fes­seur à l’Institut de recherche éco­no­mique (Iwh) de Halle. Mais, à l’instar de Dresde, Berlin ou Iéna, elle peut rat­tra­per la moyenne natio­nale. »


L’université de Leipzig, sur l’Augustus Platz, respire la modernité avec son armature de verre et de métal.

Sa réno­va­tion n’est pas encore ache­vée. Des immeubles en ruines par­sèment les quar­tiers de Leipzig, sur­tout en péri­phé­rie. « La rue où j’ai habi­té, Eisenbahn Strasse, n’a été recons­truite qu’à moi­tié, explique le jour­na­liste Heribert Schneiders. La par­tie où je vivais a été tota­le­ment réno­vée, mais deux mai­sons plus loin, il n’y a que des appar­te­ments vides et déla­brés. » Mais selon l’employé de mai­rie Karsten Gerkens, la ville pour­ra désor­mais finan­cer la recons­truc­tion sans le Soli, grâce aux aides euro­péennes et aux ren­trées fis­cales crois­santes.


Il reste des zones à rénover à Leipzig. La ville dispose désormais de moyens financiers suffisants pour ce faire.

Les jeunes quittent Halle pour trouver du travail

A seule­ment qua­rante kilo­mètres de là, Halle vit une réa­li­té bien dif­fé­rente. Quelques dizaines de pas­sants déam­bulent sur les trot­toirs trop larges. Les vitrines vides et sales de com­merces en attente de repre­neurs ponc­tuent la Leipziger Strasse, longue rue com­mer­çante de la ville.


Les bâtiments rénovés de la Leipziger Strasse abritent des commerces. Certains n’ont pas trouvé preneur : Halle doit poursuivre ses efforts pour renouer avec une économie dynamique.

Malgré les réno­va­tions, la « diva en gris » ne s’est pas dépar­tie de son atmo­sphère morne. Ce sur­nom lui est affu­blé à l’époque de la RDA. « Elle était très grise, avec des quar­tiers entiers de pla­ten­bau, ces immeubles en bloc de béton construits avec des pré­fa­bri­qués », se rap­pelle Annette Schiller, ensei­gnante en fran­çais et en ita­lien au Romanistik Institute. Arrivée en 1973 pour ses études, elle a vu la muta­tion de son quar­tier, autour de l’Eglise Saint-Paul. « Les immeubles du centre-ville et des alen­tours datent du XIXe siècle, explique-t-elle. Le chan­ge­ment poli­tique est venu à temps pour les réno­ver. » La ville a res­tau­ré ses monu­ments emblé­ma­tiques : le Dom, la Markt Platz et sa sta­tue de Haendel, le com­po­si­teur du can­tique Hallelujah.

Faites glis­ser le cur­seur à droite de l’image pour consta­ter l’évolution de Halle :

Les rénovations ont transformé la ville : ici, à l’angle de Grosse Ulrichstrasse et de Spiegelstrasse.

Désormais, la célé­bri­té locale baisse son regard impas­sible sur une ligne de tram­way rouge vif. Principal inves­tis­se­ment de la ville après la réuni­fi­ca­tion, il peut deve­nir un atout pour le déve­lop­pe­ment du tou­risme. « Halle a un véri­table poten­tiel comme des­ti­na­tion tou­ris­tique, abonde Martin Altermeyer-Bartscher, éco­no­miste à l’Ifo. Mais elle a besoin de plus d’hôtels et de res­tau­rants pour les accueillir. »

Un tramway modernisé traverse désormais la Mark Platz, ou place du marché, face à la statue de Haendel.

L’université apporte un sem­blant d’animation à la ville dépeu­plée. Si sa popu­la­tion aug­mente len­te­ment depuis quelques années, Halle ne compte aujourd’hui que 230 000 habi­tants, contre 310 000 en 1990. C’est l’équivalent de Lille. Entièrement réno­vée depuis la réuni­fi­ca­tion, la facul­té attire 22 000 élèves. Le cam­pus des sciences humaines, au nord de Halle, est tota­le­ment neuf. « Il y a beau­coup d’étudiants ici, se réjouit Nicole Kadlubietz, conseillère à l’Office de tou­risme. Chaque année, il en arrive de nou­veaux ! »

La place de l’université, Universität Platz, a été totalement réaménagée.

Cela ne suf­fit pas à endi­guer le vieillis­se­ment de la popu­la­tion. Les Hallenzer en âge de tra­vailler conti­nuent de quit­ter la ville. « C’est tou­jours un pro­blème, qui concerne toute la région de Saxe Anhalt : les jeunes s’en vont pour trou­ver un emploi », concède l’enseignante Annette Schiller. La rai­son, selon l’économiste Jonathan Ragnitz : « Halle n’a pas réus­si à renou­ve­ler l’industrie chi­mique en déclin ». Dans les années 1970, la ville attire les tra­vailleurs. Après la réuni­fi­ca­tion, ils perdent leur poste et quittent Halle avec leur famille. Halle-Neustadt, la ville dor­toir construite spé­cia­le­ment pour eux à l’époque, devra être réno­vée et en par­tie démo­lie.

Halle a rénové ses rues, mais elle n’a pas su moderniser son économie. Conséquence : les jeunes quittent la ville, et la population vieillit.

Contrairement à Leipzig, la ville n’a pas posé les bases d’une éco­no­mie solide. « Halle a encore besoin d’aide », juge le jour­na­liste Heribert Scheinders. Pour l’expert Udo Ludwig, « l’aide finan­cière du gou­ver­ne­ment fédé­ral ne peut se sub­sti­tuer aux entre­pre­neurs. Halle doit retrou­ver une tra­di­tion entre­pre­neu­riale. »

Les petites villes des cam­pagnes alen­tour ren­contrent plus de dif­fi­cul­tés encore. Les effets du Soli y sont moins per­cep­tibles. A Weissenfelds, 30 000 habi­tants, le com­mis­sa­riat de police est le seul ser­vice public. « La fin du Soli aura sur­tout des consé­quences à la cam­pagne, estime Heribert Schneiders. Les jeunes quittent les petites villes car il n’y a pas d’emploi et il est dif­fi­cile de se loger. C’est ici qu’il fau­dra inves­tir à l’avenir. » La popu­la­tion, vieillis­sante, aura besoin d’infrastructures adap­tées. Les éco­no­mistes consul­tés sont for­mels : les petites villes ne pour­ront les finan­cer.

Travail enca­dré par Cédric Rouquette, Hélène Kohl, Lise Jolly et David Philippot.