Par Emma Derome
Enquête de Pauline Jallon et Emma Derome
Berlin
Le 17 février 2017

« Is that the wall ? » se demandent les touristes hébétés à la recherche de la précieuse relique de la guerre froide. « Every wall in Berlin is a Berlin wall » plaisantent les locaux, obligés de se remémorer ce qu’ils préféreraient parfois oublier. Ce Mur de la honte voulu par Moscou en 1961 a coupé la ville dans sa chair pendant 28 ans. Des rues, des lignes de métro, et surtout des familles ont été déchirées. Le Mur a creusé un fossé culturel et pris plus de 139 vies. Honni par les Wessis (habitants de Berlin Ouest), craint par les Ossis (habitants de l’Est), son souvenir est resté au fond d’un tiroir au moins dix ans après sa chute, le 9 novembre 1989. Qui aurait cru que 27 ans plus tard, ce fardeau deviendrait le passage obligé de tout touriste qui pose le pied à Berlin?

De nombreux pans de murs sont encore visibles en suivant son ancien tracé dans Berlin centre.

L’énorme majorité des visiteurs (80%) viennent à Berlin pour son histoire. La capitale allemande, loin de vouloir mettre en valeur un objet de division, a longtemps délaissé la mémoire de l’ancienne frontière physique. Les musées privés ont eu le temps d’exploiter le juteux filon du business de la mémoire. Particulièrement criant à Checkpoint Charlie, dans le quartier de Mitte, un véritable Disneyland de la guerre froide a jailli hors du sol. Sur l’ancien point de passage entre les secteurs américain et soviétique, le touriste moyen paye 2€ pour poser aux côtés des comédiens qui jouent les garde-frontières, et faire tamponner son passeport comme à l’époque des deux Berlin. Un mirador authentique a été arraché pour y construire un musée, qui propose une « reconstitution du Mur en 3D » à 12€50. Non loin de là, un clinquant musée de la « Trabi », célèbre petite voiture soviétique, surfe sur l’Ostalgie. Les touristes s’amassent en réalité là où le Mur est le grand absent.

Un morceau du Mur gît devant la gare de Potsdamer Platz fraîchement construite.

Potsdamer Platz. Au cœur du Manhattan berlinois, les touristes posent devant des morceaux de Mur décrépis tapissés de vieux chewing-gums. L’un d’entre eux est posé là devant la gare, esseulé. Seule une rangée de pavés indique ensuite son ancien tracé. Elle serpente à travers le nouveau quartier d’affaire, traverse la route, passe sous des immeubles construits littéralement sur les vestiges de l’ancienne frontière. Difficile d’imaginer ce quartier avant la chute du Mur, alors qu’il n’y avait strictement rien.

Comment préserver les reliques d’une Histoire dont personne ne veut ?

Depuis son bureau haut perché, le directeur du Mémorial du Mur, Axel Klausmeier, scrute le béton brut, tâché, austère. « Ce qu’il y a de magnifique dans ce Mur, c’est qu’il soit tombé ». L’historien à l’allure de dandy anglais a consacré sa vie à la recherche de ses vestiges, qui jalonnent l’ancienne frontière. En 2003, il parcourt à pied les 160 kilomètres autour du Mur, au moins quatre fois, et les recense dans l’ouvrage Mauerreste – Mauerspuren (Restes et traces du Mur). « À l’époque, mon collègue Leo Schmidt et moi en avions compté 1800 traces visibles. En 2007, quand nous sommes retourné sur le tracé Nord-Sud de 43 kilomètres, 800 d’entre elles avaient déjà disparu ». Impossible de préserver une vieille boite aux lettres, un ancien groupe électrogène, ou son empreinte dans une façade, même s’ils sont les témoins d’un passé unique dans l’Histoire de l’humanité. Acharné, il fera quand même placer une dizaine, puis une trentaine de restes du Mur sur une liste prioritaire de protection du patrimoine.

Au Mémorial du Mur, le visiteur est face à des pans entiers de frontière authentique, plongé en pleine guerre froide.

Klausmeier crée le désormais reconnu Mémorial de la Bernauer Straße en 2008, à son arrivée à la tête de la Fondation du Mur de Berlin. Un lieu paisible et de recueillement autour de l’Histoire, où les visiteurs peuvent passer au travers du Mur, représenté par des piliers de ferraille aux endroits détruits. Plantés au sol, ils sont le symbole de la réunification des deux Berlin.
Derrière lui, c’est le no man’s land. Là où des Berlinois de 2 à 80 ans ont perdu la vie pousse à présent une belle pelouse verte. C’est le Mur visible, tangible. Il suffit en revanche de lever le nez pour saisir l’importance d’une fracture plus subtile, plus dissimulée dans Berlin. Du côté Ouest, des HLM jaunâtres ont été construit là où à l’époque personne ne voulait habiter. Les moins aisés continuent aujourd’hui de vivre près du Mur de ce côté, alors que du côté Est, des immeubles luxueux ont poussé en masse là où il fallait tout reconstruire. C’est Prenzlauer Berg, le quartier aujourd’hui le plus cher de Berlin.

Les logements sociaux Vaterländischer Bauverein ou « association de logements patriotiques » construits en face du Mur, à l’Ouest.

Avant la chute, ce district était un foyer de punk. Riche d’histoires de dissidents politiques, il n’a aujourd’hui plus rien à voir avec l’architecture soviétique du temps de la RDA. Des immeubles cossus aux couleurs pastel accueillent de petits cafés proprets. Des mères de famille y boivent le thé ou se baladent avec leur poussette à 1000 euros. Les investisseurs qui ont acheté les murs et viré les squatteurs dans les années 2000 ont initié la gentrification de Berlin Est. En reconstruisant à tour de bras, ils ont de fait démoli cet ancien haut lieu de la contre-culture. Berlin Ouest au contraire, est resté avec ses constructions des sixties vieillissantes inspirées des Etats Unis, comme à Kreuzberg. Une identité de quartier largement due à la séparation de 1961.

 Qui voudrait habiter sur une terre de mort ?

Le mur est tombé. La ville a considérablement changé. Mais certaines réminiscences de la séparation laissent chez les berlinois un arrière-goût amer. Dominique de Rivaz le sent lorsqu’elle parcourt seule les 160 kilomètres du Mur en 2008. « Quand je me suis installée à Berlin, il y a vingt ans, je ne me sentais pas en paix avec ce Mur, avec son histoire lourde, se souvient la cinéaste d’origine suisse. J’avais besoin d’expier son fantôme. J’ai alors pris mes chaussures et j’ai été à sa rencontre. » Pendant huit semaines, elle suit ces empreintes qui marquent le paysage, et le raconte dans un livre de photographies. Elle se libère alors d’une obsession. « Au plus proche du Mur, j’ai été submergée par l’émotion. J’avais à la fois de la tendresse, de la fascination et du dégoût pour lui. »
Sa nausée, Lauren Van Vuuren ne la cache pas lorsqu’elle évoque ce qu’est devenu l’entre-deux mur, le couloir de la mort. « Quand le Mur de Berlin est tombé, la ville s’est retrouvé avec 40 kilomètres de no man’s land qui la traversait, explique la guide arrivée à Berlin il y a trois ans par passion son histoire. Depuis des immeubles de luxes absolument affreux y poussent comme des champignons. Et la mairie vend ces terres de mort. » Le long de la Bernauer Straße, des pancartes « Verkauf » (à vendre) trônent sur les balcons inhabités des clinquantes nouvelles constructions.

Des immeubles modernes poussent dans plusieurs parties du no man’s land, souvent resté en friche depuis la chute du Mur.

Le long du tracé du Mur, certaines adresses sont encore durement marquées par la guerre froide. Les riverains de la Kieler Straße, près du cimetière des Invalides, peuvent difficilement oublier qu’un mirador est toujours planté là, devant leur appartement. Depuis les étroites fenêtres de leur récent immeuble rose framboise, ils ont directement vue sur l’ancienne tour de surveillance de la Stasi. Alors que plus loin, dans le quartier du Bundestag, un pont en briques rouges est encore couvert d’impacts de balles.
Les voisins du Mur sont cependant loin d’y penser tout les jours. Inge, 77 ans, a longtemps vécu proche de lui, à l’Est puis à l’Ouest. Tel un colocataire discret, le Mémorial ne lui fait plus tellement d’effet. « Nous sommes un peuple uni maintenant, le Mur était une division qui n’existe plus, ça ne me dérange pas de l’avoir sous le nez. Je connais l’Histoire. »

Promenade paisible le long du Mémorial de la Bernauer Straße.

Résilients, les Berlinois reprennent possession de lieux associés à une Histoire douloureuse. Dans le Nord de Berlin, l’ancien no man’s land est devenu le Mauerpark. Ce parc râpé, vallonné telle une fosse est l’une des nombreuses artères que le Mur a découpé dans la ville. L’été, les jeunes se rassemblent autour d’un karaoké ou d’un barbecue. En plein hiver, les mamans emmènent leurs enfants en tenue de ski faire du patin sur les plaques de gel. Friches auparavant désertées, ces espaces de nature dans Berlin ont fini par gagner le cœur de ses habitants.

Comme un caillou dans la chaussure

Trop glauques, certains relents de guerre froide sont destinés à s’évaporer. Au bout du pont de la Schredter Straße, du côté Est, une rangée d’immeubles n’attire à première vue pas l’attention des clients du Aldi en contre-bas. Des plateformes de briques vissées sur leur toit surplombent encore l’horizon. C’étaient les planques de la Stasi qui surveillait la frontière 24/7. Ces ruines gênent les promoteurs immobiliers, qui font pression pour les faire disparaître. Elles les empêchent de vendre leurs appartements au plus offrant, à des clients mal informés.

D’anciennes tourelles de la Stasi, qui dominent encore aujourd’hui l’horizon, sont amenées à disparaître au gré des travaux.

Ce petit jeu de piste le long de l’ancien tracé du Mur ne marche pas à tout les coups. Les morceaux de Mur laissent fréquemment place à des échafauds, signe que tout a été déplacé ou rasé. Quelques stigmates discrets survivent toutefois ; il suffit de savoir où regarder. Un lampadaire d’époque, des trous béants dans l’asphalte, une marque sur un mur de brique… Depuis le pont Oberbaumbrücke, un serpent rouillé sort de l’eau ; c’est l’ancienne frontière encore visible, qui passait dans la Spree. Au bout du parc Schlesischer Bush, un immeuble à la découpe improbable fait face à l’ancien no man’s land. Peu de Berlinois savent que sa façade a été littéralement coupée pour faire passer le Mur, en 1961.

Anciens lampadaires, miradors et traces murales, autant de marques qui crient encore le passé de Berlin.

Le temps défile, la mémoire du mur n’est plus une plaie ouverte. Les initiatives pullulent pour empêcher son histoire de disparaître. « Les Berlinois souhaitent se réapproprier l’histoire de leurs aînés. » C’est en tout cas l’intuition de Michael Cramer, député écologiste (die Grünen) au Parlement Européen, l’initiateur du Mauer Radweg, ou piste cyclable du Mur. « Le Mur est tombé par la volonté populaire. S’il y a toujours la honte d’avoir causé tant de morts, que nous n’oublierons jamais, il n’y en a aucune dans le fait de vaincre la division. Au contraire, il faut en être fier aujourd’hui. » Celui qui se bat pour mettre en valeur ce parcours depuis la chute du Mur trouve enfin une résonance populaire en 2001. Les Verts font alors partie de la majorité du maire Klaus Wowereit (SPD) au Sénat de Berlin. Plébiscitée, son initiative pour retrouver cette mémoire enfouie conquis même l’opposition. Depuis, chaque été s’organise le Mauer Rad Tour (tour du Mur à vélo), qui a rassemblé plus d’un millier de cyclistes depuis le début.

La piste cyclable qui longe le tracé du Mur traverse le Schlesicher Bush, dans le quartier de Kreuzberg.

Un quart des Berlinois de moins de 30 ans ne sait pas ce qu’il s’est passé le 13 aout 1961, d’après un sondage réalisé en 2011. « Lors de ma tournée du Mur, j’ai rencontré une boulangère qui travaillait en plein sur le no man’s land à Potsdam, se rappelle Dominique de Rivaz. La jeune fille avait à peine 20 ans et ignorait que le Mur passait par là. J’étais sidérée de voir à quel point oublier peut être facile.» La mémoire du Mur se dilue petit à petit. Pour Lauren, guide à Berlin depuis trois ans, une seule solution : raconter l’Histoire encore et encore.

Travail encadré par Cédric Rouquette, Hélène Kohl et Frédéric Lemaître