Par Vincent Lamhaut
Enquête de Vincent Lamhaut et Alice Froussard
A Berlin et Potsdam
Publié le 17 février 2017

La scène pour­rait res­ter anec­do­tique si elle ne se répé­tait pas tous les jours. Des tou­ristes du monde entier, pas­sion­nés d’histoire ou juste avides de sen­sa­tions, vont à Berlin pour voir de près le véri­table Bunker d’Hitler. L’attente est très vite dou­chée par la réa­li­té : arri­vés au point indi­qué sur la carte, ces mêmes tou­ristes se retrouvent devant… un par­king, où seul un pan­neau ins­tal­lé en 2006 indique la pré­sence du der­nier abri du dic­ta­teur. L’endroit où se trouve le Führerbunker, détruit pen­dant la seconde guerre mon­diale, a tou­jours été dis­si­mu­lé pour évi­ter tout pèle­ri­nage néo-nazi.

La pre­mière moti­va­tion des visi­teurs étran­gers à Berlin, capi­tale alle­mande de 3,5 mil­lions d’habitants, est de com­prendre le pas­sé. « 71% des gens viennent à Berlin pour les sec­teurs clés de la créa­tion, sou­ligne Tim Renner, l’ex-secrétaire à la culture, l’équivalent du pre­mier adjoint à la culture à Paris, comme l’Histoire, la musique élec­tro­nique et enfin les arts clas­siques. Une de mes col­lègues disait que les tou­ristes venaient à Berlin pour trois choses : les nazis, la tech­no et le Bauhaus. »

Le Berlin Story Museum est situé dans un véri­table bun­ker construit en 1942 pour se pro­té­ger les Allemands des bom­bar­de­ments

Le Berlin Story Museum l’a bien com­pris. Le musée, situé à un kilo­mètre au sud du véri­table bun­ker du dic­ta­teur, orga­nise l’exposition Führerbunker depuis novembre der­nier. Il est basé dans un authen­tique abri anti-aérien construit en 1942, aux murs de 3,80 mètres d’épaisseur. On y retrouve, entre autres, une repro­duc­tion du bureau dans lequel le dic­ta­teur s’est sui­ci­dé le 30 avril 1945, sui­vi d’un par­cours expli­ca­tif sur la Seconde Guerre mon­diale. Le suc­cès est tel que l’organisateur pri­vé Historiale pro­pose deux tours par jours, en anglais et en alle­mand, de vingt-cinq per­sonnes maxi­mum. Le jour de notre visite, douze per­sonnes de tout âge suivent les expli­ca­tions du jeune guide bar­bu à gilet fluo­res­cent, à tra­vers les artères du bun­ker qui ne laissent pas­ser qu’un filet de lumière.

12 millions de visiteurs à Berlin en 2016

L’intérêt des tou­ristes pour l’Histoire et la culture a fait de Berlin l’une des villes les plus visi­tées d’Europe. Ses monu­ments et musées sont de plus en plus popu­laires. Six mil­lions de visi­teurs se pressent chaque année devant la Colonne de la Victoire au centre de Tiergarten Park, 700 000 per­sonnes au Musée juifs de Berlin. Ce suc­cès se mesure à un chiffre : Berlin a accueilli un peu moins de 12 mil­lions de visi­teurs de jan­vier à novembre 2016, dont 4 mil­lions de visi­teurs étran­gers. Sa crois­sance se confirme depuis vingt ans, avec une fré­quen­ta­tion mul­ti­pliée par quatre. Mais son évo­lu­tion ne lui per­met pas encore de dépas­ser ses voi­sins euro­péens, Berlin se classe encore der­rière Londres, Paris et Rome (voir info­gra­phie ci-dessous). Pour conti­nuer sur cette lan­cée, la capi­tale alle­mande mise sur ses atouts en mul­ti­pliant les nou­veau­tés : ouver­ture de musées, de salles de concert et pro­jet pha­rao­nique de centre cultu­rel.

[info­gram id=“ce-que-consomment-quotidiennement-les-enfants-1381574677_1384514252” prefix=“o2R” format=“interactive” title=“Ce que consomment quo­ti­dien­ne­ment les enfants…”]

Lunettes de soleil, écharpes autour du cou et chewing-gum à la bouche, deux jeunes tou­ristes de Boston sortent du Musée juifs de Berlin. « C’est une ville his­to­riquequi envoie un mes­sage fort, s’exclame l’un d’eux. Je suis venu ici pour en savoir plus sur la Seconde Guerre mon­diale, et voir pour de vrai le mur qui a sépa­ré la ville pen­dant la guerre froide». Le pas­sé cap­ti­vant de Berlin incite la ville à ouvrir musées et expo­si­tions ces der­nières années. Quitte a pro­fi­ter du suc­cès des monu­ments sur les­quels ils sont appuyés. En 2016, le Museum of the Wall (Musée du Mur) a été lan­cé devant la East Side Gallery — la plus grande par­tie du mur conser­vée après sa chute. Un autre, en face de la Porte de Brandebourg.

 

Nous ne voulons pas un Disneyland pour les nazis”

Tim Renner, ancien adjoint à la culture de Berlin

« Il y a un vrai busi­ness autour de l’Histoire et du nazisme, explique l’historien Etienne François, spé­cia­liste de l’Allemagne. Tous les gens qui viennent à Berlin ont déjà un savoir, des images qui se super­posent ; que ce soit le défi­lé de la Section d’assaut alle­mande avec leur flam­beaux le 31 jan­vier 1933 ou l’incendie du Reichstag le 27 février 1933 ». Faire de l’argent sur l’Holocauste et déve­lop­per un « tou­risme du nazisme » choque alle­mands et his­to­riens. L’exposition pri­vée Führerbunker a créé la polé­mique avant même son inau­gu­ra­tion. « L’Etat est scep­tique de cette ini­tia­tive, répond Tim Renner. Nous ne vou­lons pas un Disneyland pour les néo-nazis, mais seule­ment pré­ser­ver le lieu d’origine. Cela a exis­té, mais nous ne vou­lons pas recons­truire ce genre d’endroit. »

L’exposition Führerbunker montre une repro­duc­tion en taille réduite du bun­ker dans lequel Hitler s’est sui­ci­dé

239 millions d’euros de rénovations pour le State Opera

Pour conti­nuer de rendre Berlin attrac­tive, la ville mise sur un autre de ses piliers : la culture. Devant la porte de Brandebourg, une jeune Allemande fige le monu­ment avec son appa­reil pho­to. « Je suis une pas­sion­née de pho­to­gra­phie, sourit-elle. Je viens à Berlin pour la sixième fois, et avec ses 180 musées, il y a tou­jours quelque chose à faire ici. J’adore les musées d’art moderne, de pho­tos, ou même les plus tra­di­tion­nels ».

Comme elle, cer­tains tou­ristes sont prêts à reve­nir pour la nou­veau­té. La ville a réno­vé la très popu­laire île aux Musées et créé plu­sieurs espaces cultu­rels dédiés à l’art. Exemple majeur, le Musée Barberini rou­vert en jan­vier der­nier. L’ancien palais, détruit en 1945, a été recons­truit à Potsdam, à moins d’une heure de Berlin — l’équivalent de Versailles pour Paris. Financé par Hasso Plattner, le cofon­da­teur du géant alle­mand de l’informatique SAP AG, la gale­rie abrite une par­tie de sa très impor­tante col­lec­tion per­son­nelle, dont des impres­sion­nistes comme Renoir, Monet ou Sisley.

L’ancien Palais détruit en 1945 a été repro­duit à Potsdam, à moins d’une heure de Berlin

Deux tou­ristes admirent “Nuit d’été sur la plage” d’Edvard Munch

Sculpture d’Auguste Rodin, Musée Barberini

Aperçu de l’exposition “Impressionnisme: L’art des pay­sages”, Musée Barberini

Bateaux de pêcheurs sur la Seine”, Gustave Caillebotte, Musée Barberini

Devant le palais flam­bant neuf, les visi­teurs d’une soixan­taine d’année se dirigent vers l’entrée du musée. Ils vont payer leur entrée entre 10 à 15 euros. Depuis son ouver­ture au début de l’année, trois cents per­sonnes en moyenne sont venues le visi­ter chaque jour. Le démar­rage est encore timide, à cause d’un hiver très rude et d’une sai­son tou­ris­tique habi­tuel­le­ment creuse.

L’Allemagne a aus­si inves­ti dans deux nou­velles salles de concerts. Une salle de musique clas­sique Pierre Boulez, au sein de l’académie du chef d’orchestre Daniel Barenboïm. L’auditorium ouvri­ra ses portes en mars pour rece­voir jusqu’à sept cents per­sonne. Le mon­tant de sa construc­tion: 33,7 mil­lions d’euros.  Le State Opera, le plus vieux des trois opé­ras ber­li­nois, va rou­vrir en juin après sept ans de réno­va­tions. L’Etat et la muni­ci­pa­li­té ont dépen­sé 239 mil­lions pour remettre à neuf fon­da­tions et machi­ne­rie. « Aujourd’hui, nous vou­lons mettre en lumière la haute culture et atti­rer à nou­veau les adeptes de musique clas­sique, explique Anja Mikulla de Visit Berlin, l’office du tou­risme local. Nous cher­chons tou­jours à renou­ve­ler notre public. »

Le château de Berlin, la futur “carte de visite” de l’Allemagne

Emblème du renou­veau de l’offre cultu­relle, le Berlin Schloss, le Château de Berlin. Les grues, visibles à des kilo­mètres à la ronde, s’activent pour repro­duire le châ­teau du Roi des Prusses de 1443, rési­dence prin­ci­pale des Hohenzollern jusqu’à la chute de l’Empire alle­mand à la fin de la Première Guerre mon­diale. L’édifice a été bom­bar­dé par les alliés puis la RDA com­mu­niste. L’immense bâti­ment gris en béton, situé sur l’avenue Unter den Lindon, fait face au très fré­quen­té Berliner Dom, la cathé­drale pro­tes­tante.

En face de la cathé­drale pro­tes­tante, le chan­tier du futur centre cultu­rel avance à grand pas.

Le châ­teau, qui ouvri­ra en 2019, va s’appeler Humboldt Forum, en réfé­rence au natu­ra­liste et explo­ra­teur alle­mand Alexander von Humboldt. L’objectif de ce pro­jet monu­men­tal : créer un lieu cultu­rel inter­na­tio­nal, plus qu’un musée retra­çant le pas­sé prus­sien de l’Allemagne. A la manière du Quai Branly vou­lu par Jacques Chirac, il abri­te­ra des col­lec­tions issues du Musée eth­no­lo­gique et du Musée d’art asia­tique de Berlin, des col­lec­tions scien­ti­fiques de l’Université Humboldt, des biblio­thèques et des centres cultu­rels.

«  Ce sera la carte de visite de l’Allemagne, affirme Marc Schurbus, res­pon­sable de l’exposition Humboldt Forum et de la col­lecte d’argent. Ce pro­jet per­met­tra de chan­ger l’image de Berlin dans le monde entier et leur mon­trer que nous sommes ouverts d’esprit. ». L’argument est dis­cu­table, quand on sait que le châ­teau a été notam­ment la rési­dence du der­nier empe­reur d’Allemagne Guillaume II, qui mena une poli­tique colo­nia­liste agres­sive et une mili­ta­ri­sa­tion de son pays.

L’exposition Humboldt forum donne un avant goût aux futurs visi­teurs du Berlin Schloss — le châ­teau de Berlin

Trois mil­lions de visi­teurs sont atten­dus l’année de son ouver­ture, moi­tié moins que le monu­ment le plus visi­té à Berlin, la Colonne de la vic­toire. Le gou­ver­ne­ment alle­mand y croit. Il veut lui aus­si son Louvre ou son MoMA. La culture repré­sente 16% de l’économie du pays : l’enjeu est de taille. Le gou­ver­ne­ment a inves­tit 478 mil­lions d’euros dans le pro­jet, le land de Berlin 32 mil­lions à lui seul. Le reste, 105 mil­lions d’euros, sera appor­té par des dona­teurs.

A deux pas de la sta­tion Warschauer strass, le quar­tier se trans­forme au rythme des tra­vaux

Les chan­ge­ments de la ville sont aus­si visibles dans son archi­tec­ture. En deux ans, le pay­sage urbain se modi­fie, et dans les rues, les bâti­ments sont mécon­nais­sables. « La dyna­mique de chan­ge­ment est conti­nue, confirme Etienne François. A la dif­fé­rence de Paris, Berlin n’est pas une ville patri­mo­nia­li­sée. Ici, on détruit et recons­truit sans trop de scru­pules. Tant que la ville se renou­velle, il n’y a pas de rai­son de s’inquiéter. »

Travail enca­dré par David Philippot, Lise Jolly et Cédric Rouquette.